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Saint-Illiers-la-Ville : la techno en pleins champs

Article 4/8 du Dossier | Grand Paris numérique
 DOSSIER: LES TERRITOIRES DU GRAND PARIS NUMÉRIQUE

Les tracteurs se bardent d’écrans, les sols sont cartographiés, les parcelles localisées par GPS et les plantes analysées. Bienvenue chez Jean Fumery, dans les Yvelines, où l’agriculture est aussi une affaire de données.

Jean Fumery, au volant de son tracteur, l'hydroNsensor disposé sur le toit

Jean Fumery, au volant de son tracteur, l’hydroNsensor disposé sur le toit

Adossée à l’église, la ferme est une ancienne abbaye aux bâtiments classés. Sa cour est calme à 8h30 du matin en ce début d’août, les engins rangés sous le hangar, moissoneuse et sulfateuse. Jean Fumery moissonnera cet après-midi. Les féverolles. Jean Fumery est un pionnier. Depuis 1998, il utilise les nouvelles technologies comme outils d’aide à la décision sur les 400 hectares de terres agricoles qu’il cultive avec un voisin. Du blé essentiellement, du colza, des pois et des féverolles. Venu du Val d’Oise, où son père était aussi agriculteur, il s’installe en 1982 dans ce bourg des Yvelines de 321 habitants, à Saint-Illiers-la-Ville, 18 km au sud ouest de Mantes-la-Jolie, à quelques encablures du département de l’Eure. « Nous étions huit paysans à l’époque, nous ne sommes plus que trois. » Des exploitations de plus en plus grandes, de moins en moins de paysans (« Huit fermes par jour s’arrêtent en France », précise Jean Fumery) et des rendements exponentiels. « Le gain. On ne nous parle que de ça aujourd’hui. Gain de temps, gain de fioul, gain d’usure, gain d’engrais… » Et pour le gain, les nouvelles technos sont un atout maître. Jean Fumery l’a compris très tôt. GPS, capteurs optiques, cartographie du sol, soit une agriculture numérisée, dite de précision.

« Il déconne ton truc, il met pas d’azote »

« J’estime que je peux mieux faire mon métier. Tout paysan sent sa terre, mais ne la visualise pas forcément bien. Avec ces outils, cela devient très concret, car visible. Au mètre près. » Le GPS embarqué de Jean Fumery ressemble à un petit jeu vidéo avec lequel on jouerait au tracteur qui sème ou pulvérise. À la chambre d’agriculture d’Île-de-France, Nicolas Le Villain, chargé d’études en agromachinisme, rappelle que son existence est loin d’être nouvelle : « Le guidage par GPS sur les machines agricoles existe depuis une quinzaine d’années, mais ne s’est réellement démocratisé que depuis cinq ans. Il a fallu du temps pour qu’il se mette en place et que la technologie soit accessible aux agriculteurs en termes d’investissement. » Le GPS offre une précision qui va de 30 à 2 cm sur des parcelles qui ne sont évidemment pas rectilignes. L’agriculteur évite ainsi des recoupements sur des semis qui rendraient les plantes plus chétives et pulvérise moins d’intrants au moment de traiter son champ. « La rampe de pulvérisation est guidée par des équipements qui mémorisent les passages déjà travaillés, explique Nicolas Le Villain. Ainsi lorsqu’elle repasse sur une zone pulvérisée, l’ordinateur lui commande de désactiver certains de ses tronçons. » D’où un bénéfice économique avec moins de produits consommés, un bénéfice agronomique pour la plante qui n’est pas sur-traitée et un bénéfice environnemental.

« Sur les produits phytosanitaires, on économise environ 5% d’intrants, précise Jean Fumery. Ça ne paraît pas énorme, mais c’est stupide de mettre 5% de trop si on peut faire autrement. »

Le GPS n’est pourtant pas suffisant pour lui. Il me montre un grand étui bleu posé sur une étagère de son hangar : l’hydroNsensor, un dispositif de capteurs optiques qui, installé sur la cabine du tracteur, analyse en temps réel l’activité chlorophyllienne de la plante pour mesurer ses besoins en azote. « Le sensor a un grand avantage : il travaille en instantané et n’est pas gêné par les nuages, raconte Jean Fumery. J’ai sensibilisé d’autres paysans à son utilisation et lorsqu’on l’a expérimenté ensemble, certains me disaient : “Il déconne ton truc, il met pas d’azote“. Je leur répondais : “C’est parce que vous êtes dans une bonne zone de terre. Votre blé est super bien, il de la profondeur de sol, des racines qui descendent, un horizon à explorer.“ Sur des terres superficielles, c’est l’inverse. Les racines ne descendent pas, mais l’azote oui. Vous devez donc en rajouter pour valoriser. »

Les radiologues du sol

La connaissance des sols est un atout majeur de l’agriculture de précision. Le GPS et les capteurs optiques n’en disent rien, au contraire de la radiographie. Dès l’an 2000, Jean Fumery a fait confiance à une jeune société, Georcarta, pour tester un nouvel outil qui mesure la résistivité des sols : « Ils sont venus avec un quad tirant à grande vitesse un chariot qui envoyait de l’électricité dans le sol. En une journée, ils avaient scanné les 110 hectares de la ferme. »

L'équipe de Geocarta à l'oeuvre avec son quad dans un champ de Jean Fumery

L’équipe de Geocarta à l’oeuvre avec son quad dans un champ de Jean Fumery

« Nous sommes des radiologues du sol, poursuit Jean-Marc Valet, président de Geocarta. Ce qui intéresse avant tout un agriculteur, c’est de savoir de quelle manière son sol retient l’eau. On injecte donc un courant électrique et, à l’aide de sondes et d’instruments de mesure électroniques, on observe comment celui-ci se répercute. Cela nous permet de savoir quelles zones conduisent mieux l’électricité, quelles sont les terres profondes et fraîches ou celles rocheuses et superficielles. » Par la suite, ces zones sont cartographiées et l’agriculteur peut les consulter sur son ordinateur. C’est une de ces cartes que me montre Jean Fumery à son bureau, là où il débute ses journées : « Prenez cette parcelle. Jusqu’à ce que j’ai sa cartographie du sol, je n’y comprenais rien. J’avais une zone de limon superbe et pourtant, au mois de mai, mon blé crevait. En fait, sous les 50 cm de limon, il y a du sable noir qui ne retient pas l’eau. Une fois que les plantes avaient pompé l’eau dans le limon, elles n’avaient plus rien, aucune remontée capillaire. Aujourd’hui, ces cartes de résistivité je les transmets sur mon tracteur. Le GPS les lit, localise les zones où il y a plutôt de l’argile, du limon ou du sable et répartit la semence en fonction des abaques que j’ai déterminé. »

Une parcelle de l'exploitation de Jean Fumery cartographiée par l'outil de résistivité de Geocarta.

Une parcelle de l’exploitation de Jean Fumery cartographiée par l’outil de résistivité de Geocarta.

Mal de tête

Semer plus ou moins selon les sols, c’est améliorer les rendements. C’est aussi limiter les intrants et leurs impacts environnementaux. Jean-Marc Valet en témoigne : « Si vous pulvérisez des produits dans des sols sableux, à la première pluie vous pouvez être sûr qu’ils iront direct dans la nappe et que vous devrez en remettre. Ce n’est pas un bon investissement, ni en termes écologiques ni en termes économiques. » Après des dizaines d’années où elle s’est evertuée à produire, l’agriculture semble vouloir renouer avec un destin environnemental et les nouvelles technologies lui offrent des outils pour ça. Les agriculteurs en raffolent, notamment les céréaliers franciliens qui investissent dans des équipements de plus en plus sophistiqués.

« Ils sont plus à la pointe qu’ailleurs, confirme Nicolas Le Villain, parce qu’ils travaillent sur de grandes exploitations. Plus vous avez de surfaces, mieux vous pouvez rentabiliser vos investissements. Un système de guidage tel que le RTK (Real Time Kinematic) vous permet par exemple une précision sur les semis à 2 ou 3 cm près avec une répétabilité dans le temps, autrement dit il mémorise vos traces. C’est extrêmement profitable sur des cultures à forte valeur ajoutée comme la betterave et la pomme de terre qui font partie des principales cultures de la région. »

Reste qu’il faut pouvoir se servir de ces technologies. Nicolas Le Villain le constate : « Les agriculteurs plus jeunes ont moins de mal à les apprivoiser. » Pour Jean-Marc Valet, « la technologie ne suffit pas. Il faut de la connaissance derrière ou de l’encadrement avec du conseil au niveau des chambres d’agricultures et des coopératives. » Initié très tôt, Jean Fumery en prodigue. Il sait « bidouiller » ses logiciels et lire des données qui donneraient mal à la tête à un geek. D’ailleurs, en matière de mal de tête, il a sa propre définition de l’agriculture de précision : « Prenez une classe de trente élèves. Cinq d’entre eux ont mal à la tête, mais vous donnez de l’aspirine à tout le monde. L’agriculture de précision, c’est le contraire. »

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