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Paris Métropole vu par ses présidents mêmes : Jean-Yves Le Bouillonnec

PORTRAIT. La création de la Métropole du Grand Paris doit beaucoup à ce syndicat d’élus né à la fin des années 2000. Malgré la naissance de la nouvelle institution, Paris Métropole a acté sa subsistance et nommé un nouveau président pour 2016, le maire PC de Nanterre Patrick Jarry. Ses six premiers présidents se racontent ici. Premier épisode, premier président : Jean-Yves Le Bouillonnec, 2010.

Jean Yves le Bouillonnec

Jean-Yves Le Bouillonnec, devant sa mairie de Cachan. Crédit : Philippe Serieys.

L’aventure métropolitaine, Jean-Yves Le Bouillonnec la commence les deux pieds ancrés dans le territoire. Le premier pied est institutionnel. En 1998, devenu maire (PS) de Cachan – où il est né le 15 septembre 1950 – il crée une « petite association de développement économique et territorial » avec les communes voisines de Gentilly, Arcueil, Le Kremlin-Bicêtre et Villejuif. « On s’est immédiatement occupé de la couverture de l’A6 qui faisait mener un enfer aux habitants » (initié en 1999, ce projet à 113 M€ a nécessité dix années de tractation avec l’État pour finalement s’achever en 2012 et faire émerger un nouveau quartier). Au moment où ces communes val-de-marnaises s’associent de manière informelle est votée la loi Chevènement visant à renforcer l’intercommunalité. « On s’est dit : saisissons-nous de la loi ! Et nous avons créé, avec L’Haÿ-les-Roses et Fresnes, la Communauté d’agglomération de Val de Bièvre, l’une des deux premières intercommunalités au 1er janvier 2000. » L’autre évidemment, plus connue, est Plaine Commune.

Propulsé par Bertrand Delanoë

Deuxième pied, quasi simultané : une coopération intercommunale sur un projet de territoire. « Les autorités de l’École Normale Supérieure (ENS Cachan) et de l’Institut Gustave Roussy étaient venus nous voir pour nous dire que tout un pan de la recherche française était concentré dans le sud parisien sans que cela fonctionne véritablement avec le territoire. » Un dialogue s’amorce autour de l’identité territoriale et s’ouvre à quelques communes des Hauts-de-Seine, « les équipes Devedjian », comme les nomme Jean-Yves Le Bouillonnec. La Vallée scientifique de la Bièvre se dessine, de part et d’autre de la Nationale 20, « pire qu’un mur de Berlin en matière d’affinités politiques », une structure informelle pour « emboîter des développements, éviter des concurrences qui nous tuent, savoir comment on porte la proximité d’Orly ou de Rungis… » Quand l’État comprend qu’il se passe là quelque chose, il s’associe à un travail de diagnostic territorial. Puis un schéma de référence est constitué qui imprime l’idée que la Vallée de la Bièvre est un pôle de santé. Le tout premier contrat de développement territorial, le CDT Campus Sciences et Santé, signé en 2013, sera d’ailleurs celui-là. « Mais nous n’avons pas pu basculé dans une stratégie territoriale. Nous avons caressé un temps l’idée que cette conférence interdépartementale puisse faire territoire jusqu’à ce que les vieux démons de la politique ressurgissent. Quelqu’un a politiquement empêché que cela aboutisse, et ce quelqu’un c’est Patrick Devedjian. »

Jean-Yves Le Bouillonnec fait la grimace quand on évoque la politique politicienne. « J’ai mes convictions sur l’action publique, je suis devenu maire à 48 ans, député à 52, je ne suis pas un professionnel de la politique. C’est peut-être pour cette raison que j’ai été choisi pour être le premier président de Paris Métropole, je traduisais quelque chose dont on manquait dans ces circonstances. »

En fait, Bertrand Delanoë le lui a demandé, en 2009. L’ancien maire de Paris qui a lancé la Conférence métropolitaine en 2006 veut la transformer trois ans plus tard en un syndicat d’élus mais décide de ne pas la présider. « Il s’est interrogé sur la place qu’il allait occuper. Il pensait que présider Paris Métropole accentuerait l’enjeu politique et la primauté de Paris au détriment d’une stratégie d’ouverture et de destinée commune. » Bertrand Delanoë a aussi le soutien tacite de Nicolas Sarkozy qui est à la manœuvre sur le Grand Paris et qui « voit peut-être dans le syndicat un instrument de combat face à la Région ». Que deviendrait ce soutien si le puissant maire PS de Paris prenait les commandes ? « Il m’a donc appelé pour me dire : je ne vais pas le prendre, c’est toi qui va le faire. » Jean-Yves Le Bouillonnec est désigné à l’unanimité en 2009 par un cénacle principalement de gauche et « quelques belles figures de droite » : Philippe Laurent, maire de Sceaux, Jean-Christophe Fromantin, maire de Neuilly-sur-Seine ou Laurent Lafon, maire de Vincennes.

« Tenir la boutique »

Mais celui qui a surtout compté pour lui est François Kosciusko-Morizet. Le maire UMP de Sèvres, décédé en 2015, s’implique énormément dans la construction du syndicat. « J’ai eu des liens très forts avec lui et je lui suis reconnaissant de son aide à un moment où ça soufflait dur sur l’installation de Paris Métropole. » Car, hormis les discussions de principe sur les compétences ou le périmètre d’action de Paris Métropole, celui-ci doit faire face au désaccord de Jean-Paul Huchon, alors en campagne pour sa réélection à la Région Île-de-France et à une hostilité marquée à droite. « Mon rôle a été essentiellement de tenir la boutique durant la difficile élection régionale de 2010 et à élargir le plus possible la représentation du syndicat. » Donc d’ouvrir à droite, alors que se met en place « un petit braquage de dernière minute » : la création, par Patrick Devedjian, d’une structure concurrente, Île-de-France Métropole. « On n’a jamais su si Nicolas Sarkozy l’avait laissé faire, mais l’Élysée, par la voix de Claude Guéant, nous disait d’avancer. » Si le contraire s’était passé, « toute la droite y allait, les centristes commençaient même à se poser des questions. »

Finalement, le socle de base s’étend, les élus de droite adhèrent et Île-de-France Métropole disparaît. Pour renforcer cette unité métropolitaine, Jean-Yves Le Bouillonnec propose que le président sortant devienne le premier vice-président de son successeur. La présidence de Paris Métropole étant une présidence tournante d’un an, basculant un coup à gauche et un coup à droite, une continuité s’instaure et les liens se resserrent. « Cette alternance avait été imposée par la nature du débat politique et Bertrand Delanoë estimait qu’elle permettrait l’implication de tous. Grâce à elle, l’intelligence collective a pu être relayée d’étape en étape. Aucun président ensuite ne s’y est soustrait, pas même Patrick Devedjian (président de Paris Métropole, en 2015, NDLR) qui n’a jamais oublié comment fonctionnait le système. »

« Une insulte à l’avenir »

Alors que Paris Métropole prend du volume et gagne en reconnaissance, il bute le 27 mai 2011. Une première fois. « C’est à Bagneux que ça s’est passé. » Paris Métropole doit ce jour-là lancer un engagement important en faveur du logement. « Pour la première fois, on souhaitait régler le problème tous ensemble, ce qui impliquait de bouger des lignes sur le logement social, notamment. On avait rédigé quelque chose d’ambitieux, dans le genre résolution de l’ONU. Qui n’a pas été adopté. Pour la première fois. On s’est rendu compte des limites de l’exercice, dès qu’il s’agit d’entrer dans des sujets plus durs. Le transport, avec le Grand Paris Express, tout le monde pouvait en tirer un avantage, mais le problème du logement exacerbe encore aujourd’hui les contradictions politiques. Ça a été un échec monumental, une insulte à l’avenir. »

Un an et demi plus tard, nouvel échec. Plus grave. Paris Métropole a en effet rédigé un Livre Vert sur la gouvernance, en juin 2012. Il a organisé des débats publics pour fourbir ses armes, et doit livrer au gouvernement un Livre Blanc : ses propositions pour une gouvernance du Grand Paris. « Nous avons eu une réunion avec le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, en décembre, pour lui dire que nous n’avions pas la solution. Ça a été la cata ! Paris Métropole n’était pas prêt, alors que le gouvernement aurait fait ce qu’on lui demandait de faire. Ayrault prenait nos propositions, quelles qu’elles soient. » On connaît la suite : Marilyse Le Branchu « joue la prudence en reprenant le système de Paris Métropole pour le faire basculer en un instrument d’exécution », le texte est rasé par le Sénat en 2013, puis repatouillé par une poignée de députés socialistes qui dessinent une Métropole si intégrée qu’elle fait grimper aux rideaux les élus locaux. Le gouvernement ne sait plus quoi faire jusqu’à ce qu’un compromis soit trouvé par la loi NOTRe et la création d’une Mission de préfiguration dont le rôle est finalement de modeler une gouvernance possible au fil du temps. « Nous avons proposé cette Mission avec Patrick Ollier (maire UMP de Rueil-Malmaison). On en dit le plus grand mal, mais elle permet malgré tout le démarrage de la Métropole au 1er janvier 2016. »

Le chemin se fait en cheminant

Cette Métropole, Jean-Yves Le Bouillonnec y croit fermement. « Cette institution ne se met pas en place pour des raisons historiques ou politiques mais pour régler les problèmes de gens. La Région n’est pas adaptée pour le faire, elle est trop éloignée. La région n’est pas la métropole. Notre métropole est un espace urbain, très dense et dysfonctionnant, un espace qui ne parvient pas à faire système. Le fond du problème est qu’il faut une institution et qu’elle soit le lieu du débat entre la ville-capitale et le périmètre qui l’entoure. » Même si son projet n’a pas été défini auparavant ?

« Ça c’est la question de l’œuf ou de la poule. On s’est tellement épuisé là-dessus qu’il faudrait peut-être en tirer les conclusions. Au fond, cela n’a aucun intérêt. Les expériences les plus remarquables qui ont vu jour ces dernières années ont toujours été informelles. Rennes en est un exemple typique. Cela fait trente ans que la ville met en place une stratégie d’habitat partagée avec toutes les communes environnantes, de façon totalement informelle. Lyon a su créer une méthode en passant par-dessus les leaderships, en adaptant ses attributs insitutionnels à la stratégie développée. La création de la Métropole du Grand Paris est un premier pas. Son projet institutionnel évoluera, ce n’est pas ma génération qui le finira. »

Peu importe au fond où l’on commence, l’essentiel est de commencer, de poser les conditions du possible. « Le chemin se fait en cheminant », comme écrivait le poète espagnol Antonio Machado. Obsédé par l’informalité, Jean-Yves Le Bouillonnec accepte que la Métropole n’ait pas « d’opérationnalité très forte durant les trois premières années de son existence » tant qu’elle prend le chemin d’une expérience commune et partagée : « Cette Métropole est celle des communes. En récupérant le produit de la CFE (Côtisation foncière des entreprises), elle va les financer directement, ce qui permettra aux communes de comprendre l’intérêt qu’il y a à entrer dans le dispositif métropolitain. Cette construction, sur un périmètre inamovible pour au moins quelques années, va forcer tout le monde à être dans le cœur des choses. Les élus sont très en retard par rapport à l’opinion des gens sur la métropole. On l’a vu lors des débats publics qui se sont tenus en 2010 sur le Grand Paris Express. Souvenez-vous, nous avions à l’époque deux tracés face à face, l’un soutenu par la Région, l’autre par l’Etat. Dès la première réunion, les habitants dans la salle disaient : “Mais la moitié de votre tracé, c’est le même !“ Au fond, ce sont eux, par l’intermédiaire du débat public, qui ont imposé la fusion des deux tracés. Et cela nous a révélé une chose : les gens sont dans l’histoire. »

Une bande d’élus qui connaît la métropole

S’il y a une Métropole du Grand Paris, on le doit sans doute à Paris Métropole. Elle en est une émanation évidente. Certes la question institutionnelle fait toujours apparaître des enjeux de pouvoir, mais « Paris Métropole a fait la démonstration que l’on pouvait débattre, qu’au-delà du positionnement politique, il était possible de partager des espaces communs d’intelligence et même de décision. L’exercice de la politique politicienne est à mille kilomètres de l’exigence dans laquelle chaque élu doit se placer lorsqu’il conduit une action avec pour objectif le bien commun. Cette façon de voir les choses correspond à ma manière de faire de la politique, et Paris Métropole m’a aidé à l’approfondir, comme il m’a aidé à bâtir mon discours sur ce qu’est une métropole. »

Alors qu’en Île-de-France, tout concourt à la dissension, que les personnalités politiques locales sont aussi des personnalités nationales, que la Région croit en son pouvoir suprême, que l’État veut garder la main et que « les départements font comme s’ils avaient mille ans d’existence, alors qu’ils n’en ont que cinquante », le syndicat Paris Métropole a su créer les conditions d’une démarche commune, hors clivages. « Il y a vingt ans on fonctionnait au “pif“. Aujourd’hui, nous sommes toute une bande d’élus à posséder une vraie connaissance des enjeux métropolitains, à pouvoir visiter cette question et à la faire reconnaître. » Reste à transmettre. « Les jeunes maires qui nous ont rejoint (après les Municipales de 2014, NDLR) ont encore du mal à débattre, on constate le décrochage. Mais s’ils entrent dans le processus, ils seront meilleurs que nous. Paris Métropole n’est pas une fin en soi. L’essentiel tient en l’idée qu’une exigence de Métropole a avancé. Le jour où cette idée sera présente dans l’esprit de toute la classe politique, de tous les citoyens et que les instruments de l’action politique l’intègreront, nous n’aurons plus besoin de Paris Métropole. »

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