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Louvres : passer du périurbain à la ville à la campagne

Article 7/7 du Dossier | Autour du périurbain

REPORTAGE. Dans moins de 15 ans, la ville de Louvres (Val d’Oise) aura presque doublé sa population. Un effort consenti au développement de la plateforme aéroportuaire de Roissy et l’occasion de refaire de la ville là où l’habitat individuel et l’automobile ont dessiné une nébuleuse.

Perspective sur le Quartier gare, avec la réhabilitation des anciens silos à grains

Perspective sur le Quartier gare, avec la réhabilitation des anciens silos à grains

On ne comprend pas tellement comment on y va. C’est un peu loin de tout et en même temps très proche de Roissy. C’est au milieu des champs. C’est une ville faite d’un ancien bourg et d’une marée pavillonnaire incompréhensible. C’est une gare RER improbable, entourée d’usines et de silos. C’est Louvres, Val d’Oise, aux confins de l’Île-de-France, à 25 km de Paris. Et juste à côté, Puiseux-en-France. À elles deux, ces communes comptent 12 368 habitants (INSEE, 2008). À l’horizon 2028, ils seront 22 000. Un saut démographique qui ne relève pas de l’évolution naturelle, mais d’une volonté assumée d’y construire trois nouveaux quartiers, soit 3 340 logements sur 82 ha.

Louvres, ville stratégique

Évoqué dans les documents d’urbanisme depuis 1994, le projet d’éco-quartier de Louvres-Puiseux s’est mué en véritable nécessité ces dernières années avec le développement de la plateforme portuaire de Roissy. Depuis 10 ans, le taux de création d’emploi y est sept fois plus rapide que partout ailleurs en Île-de-France. À chaque million de passagers supplémentaire, ce sont 1 500 postes qui se créent en direct. Aujourd’hui, 90 000 personnes travaillent sur la plateforme, venant de partout, y compris hors Île-de-France. Les loger à proximité est une gageure.

Or, « les villes de Louvres et Puiseux possèdent trois atouts majeurs, selon Damien Robert, directeur général de l’EPA Plaine-de-France, aménageur de l’éco-quartier : elles sont très proches de Roissy, reliées à la métropole par le RER D et placées en dehors du Plan d’exposition au bruit (PEB)*. »

Le maire de Louvres, Jean-Marie Fossier, y voit même un secteur stratégique pour le développement urbain : « La ville est située sur un nœud de communication important, traversée par le RER D, la nationale 104 entre Cergy et Roissy, par la RD 317 du nord au sud, à 3 km de l’autoroute du nord, avec un bouclage complet à venir de la Francilienne. Administrativement, nous sommes coincés entre deux limites à l’urbanisation : le PEB au sud et le massif des trois forêts au nord qui constitue une barrière naturelle. » De quoi faire effectivement de Louvres une candidate sérieuse à l’implantation massive de logements.

Mais si la ville espère capter les populations salariées de Roissy, ne craint-elle pas un effet ville-dortoir ? « C’est une image qui colle aux communes de deuxième couronne parisienne, mais elle ne me parle pas, répond Jean-Marie Fossier. Dans ce cas, toutes les villes sont des villes-dortoirs. La réalité est qu’aujourd’hui la plupart des Franciliens travaillent ailleurs que dans leur ville de résidence. De plus, quand une ville veut répondre à une demande de logements, elle a peu de possibilités de le faire en fixant les habitants sur des activités locales. »

Revisiter le périurbain

Même si pour Jean-Marie Fossier, le saut démographique de Louvres « s’effectuera sur plus de 10 ans », il n’aura pas d’antécédent dans l’histoire de ce bourg, mis à part dans les années 1970 où la population avait subitement doublé sous l’effet de l’étalement urbain pavillonnaire. Depuis, Louvres a tout de même gagné 2 000 habitants. Mais sa population vieillit, la ville connaît des problèmes de décohabitation, et l’objectif est aussi bel et bien de retenir les plus jeunes qui ne trouvent pas à se loger. Ce faisant, Louvres souhaite quitter l’image de la bourgade périurbaine type, construite par la voiture, pour se trouver une urbanité, une consonnance métropolitaine pourrait-on dire, avec densification à la clef, et donc 90% de logements construits en collectif. « Au moment où tout le monde s’accorde à dire qu’il faut reconstruire la ville sur la ville et limiter l’étalement urbain pour préserver les espaces agricoles, il n’y a pas d’autre solution », explique Jean-Marie Fossier.

« C’est bien beau de dire que l’on va construire 70 000 logements par an en Île-de-France, mais où ?, questionne Damien Robert. L’un des grands enjeux du Grand Paris est certainement de savoir comment faire du périurbain de qualité. »

Pour éteindre dans l’œuf la tendance facile à produire de la ville sans ville, l’EPA Plaine-de-France a impliqué promoteurs, bailleurs et architectes avant leur intervention usuelle. « Nous avons formé un groupe de travail, explique Damien Robert. Nous avons dit à tout le monde : nous allons produire plus de 3 000 logements, chacun aura un lot, ce que l’on veut c’est réfléchir ensemble dans quelles conditions seront réalisés ces logements. Quels types d’espaces publics ? Quelle place pour les parkings ? Quelle lisière avec ce qui existe aujourd’hui ? Quels équipements ? Quels commerces ? »

« J’ai 1 200 demandes de logement social »

Pour Sophie Denissof, de l’Atelier Castro, Denissof et Associés, architecte coordinateur de la ZAC, c’est même « l’occasion de redessiner les limites d’une ville parfois confisquée par des franges pavillonnaires. » D’un village qui s’est ramifié en zones résidentielles, l’enjeu est de faire une ville. Cohérente. Et donc de greffer les nouveaux quartiers aux lotissements existants, « sans que cela soit anxiogène pour les habitants », dixit Damien Robert. Car le périurbain, dans sa forme pavillonnaire, n’existe pas uniquement pour des raisons d’étalement irraisonné et d’avidité des promoteurs, il est aussi le fruit d’un désir de maison à soi, de jardin à soi, de vie plus douce. Il est donc assez compliqué d’y donner un sentiment urbain, de densifier et de mélanger des ambiances de rue dans des secteurs où l’on pratique l’entre-soi, où l’on s’accorde sur des valeurs que l’on ne rencontre pas en pleine métropole.

Chantier autour des anciens silos - Crédit : ABommart

Chantier autour des anciens silos – Crédit : ABommart

Mais pour Jean-Marie Fossier, il y va de la responsabilité de l’élu : « La genèse du projet provient certes du besoin de créer du logement en Île-de-France et de contribuer au développement de Roissy, mais aussi de faire face à un déficit avéré : j’ai 1 200 demandes de logement social en attente dans ma ville. » Alors que le projet était au cœur de la dernière campagne municipale, le maire voit dans sa réélection un accord tacite de ses concitoyens. Il se méfie aussi des grands plans métropolitains en gestation qui pourraient lui asséner leurs volontés : « On a connu cela il y a une quarantaine d’années avec la politique des villes nouvelles. Nous préférons faire notre propre pari, être acteur de notre développement plutôt que nous le faire imposer. »

L’exemple de Tel Aviv

Ainsi, Louvres et Puiseux discutent depuis 2004 avec la Communauté de communes de Roissy Porte de France et lancent alors plusieurs études. En 2006, l’EPA Plaine de France s’investit dans le projet. En 2008, l’Atelier Castro est invité à y réfléchir. En 2009, une procédure de création de ZAC est lancée, approuvée en 2013. Le projet est entré en phase opérationnelle la même année avec la démolition de bâtiments d’une ancienne coopérative agricole. En 2016, les premiers logements seront livrés au sein de la première tranche du projet, celle qui concerne le Quartier gare. Deux autres suivront : Frais-Lieux et Bois de Coudray. De la première à la dernière phase, l’urbanisme va progressivement changer de visage : de très dense dans le Quartier gare, il s’espacera peu à peu en contournant la ville pour devenir plus pavillonnaire et se rattacher au tissu actuel. Le souci pour l’Atelier Castro est évidemment de relier le tout, d’éviter la sectorisation et l’uniformité.

Perspective pour le Quartier gare

Perspective pour le Quartier gare

« Nous avons pris des inspirations ailleurs, raconte Sophie Denissof. À Tel Aviv, par exemple, qui possède beaucoup de rues avec des échelles très différentes, des grands pans de ville résidentiels mais séquencés par d’autres types de lieux, des jardins privatifs, des places, des équipements… C’est un peu ce qu’on veut réussir ici : faire foisonner les échelles, tresser et tisser les choses, créer du contraste. » Sortir Louvres de sa condition sectorielle pour en faire une ville à la campagne. Après tout, si la ville est stratégique pour le développement des environs de Roissy, elle doit assumer un rôle de pôle urbain, posséder un vrai centre-ville, dynamiser l’activité locale, garantir une qualité de vie dans un environnement fortement imprégné par les espaces naturels tout en se construisant une image urbaine attrayante. « On doit offrir des tas de manières d’habiter, dit Sophie Denissof. Pour faire venir les gens, le pari est de créer du désir d’habiter. »

Une gestion « agricole »

Reste un souci : le transport. Louvres n’y coupe pas : sa dimension périurbaine, la ville la doit à l’usage excessif de la voiture. Il a dessiné le visage étiolé de la ville, son absence de centralité. « La vitesse déconstruit la ville », comme dit le chercheur en mobilité Yves Crozet. « Il n’y a pas de transport public qui soit bien installé, constate Sophie Denissof. Et même s’il y en avait… beaucoup de gens travaillent la nuit sur la plateforme de Roissy. La question de la voiture est donc un sujet sensible. » Certes, le RER D traverse la ville (et donc la cisaille), mais le reste de l’offre est très pauvre et ne permet pas à Louvres de s’inscrire dans un système urbain plus déployé. Depuis décembre 2013, le STIF a tout de même mis en place un transport dit de second rang, avec Fileo, service 24h/24 et 7j/7 qui permet de rejoindre la plateforme portuaire. Mais il s’agit plus d’une navette que d’un transport structurant.

Ceci étant, Louvres n’a peut-être pas non plus l’intention de devenir une capitale régionale. Si la ville a sous-investi pendant de nombreuses années, c’est aussi parce qu’elle reste attachée à son identité agricole.

Jean-Marie Fossier est clair : « Lorsque tout sera achevé, il nous restera 750 ha de terres cultivables. On souhaite les sanctuariser pour conserver un cadre de vie agréable. »

Comme son prédecesseur, le maire est un ancien agriculteur, particulièrement attentif à une gestion saine et mesurée. Si l’écoquartier a été phasé en trois tranches, c’est aussi pour en maîtriser le coût. Le budget de la ZAC est aujourd’hui évalué à 172 millions d’euros. Sur la première phase, celle du Quartier gare qui comporte le financement d’infrastructures et de superstructures, la ville de Louvres n’a investi aucun centime. En 2020, est prévu un plan de revoyure pour analyser les capacités de financement qui assureront la suite du projet. Pour Jean-Marie Fossier, « Il faudra que les collectivités territoriales contribuent à ce financement, notamment pour les infrastructures, car la ville n’en pas pas les moyens. »

* Plus exactement, un petit morceau de la ville de Louvres, au sud, est placé dans le PEB, mais le périmètre défini pour la construction de l’éco-quartier est situé hors PEB

 

Chiffres clés

82 ha d’aménagement, dont 19 ha d’espaces publics
3 phases de construction
3 340 logements
20 000 m2 de commerces et d’activités
22 000 m2 d’équipements
12 368 habitants, aujourd’hui
22 000 habitants en 2028

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