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« La grande réussite du Grand Paris est de faire émerger ses territoires »

INTERVIEW. Emmanuel de la Massière est directeur de la stratégie et du développement à l’EPA Plaine de France. Son livre, « De l’inégalité des villes », milite pour une valorisation des atouts spécifiques des territoires, condition nécessaire à la construction de la confiance et d’un développement harmonieux. Dans ce qui suit il est question d’attractivité, de lien social, d’Alain Peyrefitte, de Grand Paris…

 

Portrait Emmanuel de la Masselière

D’où vient votre livre ?

Le propos vient essentiellement des six années que j’ai passées aux côtés d’Alain Peyreffite quand il était maire de Provins (Seine-et-Marne). On connaît surtout Alain Peyrefitte comme ministre de De Gaulle et son livre sur la Chine, mais il a écrit un autre livre qui s’appelle « La société de confiance ». Il y explique notamment pourquoi, au 17e siècle, un petit pays comme la Hollande a écrasé une puissance telle que l’Espagne ; comment une société de marchands, ouverte, qui pariait sur les échanges, s’est imposé face un empire qui vivait de la rente.

J’ai tenté de savoir dans ce livre si ce qu’Alain Peyrefitte disait de la société de confiance et de son fameux « miracle en économie » pouvait se rapporter au développement territorial qui est mon métier.

S’y rapporte-t-il ?

En fait oui. Quand vous analysez quels territoires se développent et quels autres ne se développent pas, vous vous rendez compte que c’est affaire de mentalités. Dans une « autre vie », j’ai travaillé comme conseiller en développement urbain. Lors d’une mission pour un Conseil général, nous avions présenté un projet de développement qui avait l’accord de tous, CCI, entreprises, élus, y compris le président du Conseil général qui m’avait mandaté. « C’est exatement le projet qu’il nous faut, m’avait-il dit, mais nous ne le ferons pas. Car si nous le faisons, je ne serai pas réélu. »

Mais il ne s’agit pas forcément des élus. Autre anecdote, à Toulon. J’avais travaillé à la préparation d’un débat public sur le projet de ligne à grande vitesse entre Marseille et Nice (LGV PACA). La question était de savoir si la ligne allait passer par Toulon ou pas. Lors de son intervention, la représentante de RFF avait souligné que cette ligne allait permettre aux Toulonnais de rallier Paris en 3h30. Et à ce moment, une voix s’élève dans la salle : (avec l’accent) « On s’en fout, on n’y va pas à Paris ! ». Vous savez combien d’habitants vivent dans l’aire urbaine de Toulon ? 600 000. Pourtant, on a l’impression que Toulon est bien plus petit. En fait, la ville ne rayonne pas, elle est repliée sur elle-même. C’est une affaire de mentalités.

Quelles conditions sont nécessaires au développement d’un territoire ?

Nous sommes dans un nouveau contexte qui n’existait pas il y a trente ans : les villes sont en compétition entre elles. Le solde naturel de la population qui fondait le marqueur de dynamique d’un territoire a cédé la place au solde migratoire. Autrement dit, les villes cherchent dorénavant à être attractives. Qu’est-ce qui provoque cette attractivité ? On pourrait répondre vite en disant qu’il suffit d’être au sud et au soleil. Si on considère Toulon, on s’aperçoit que ce n’est pas vrai. Idem pour Perpignan qui bénéficie pourtant d’un environnement extraordinaire.

En fait, l’attractivité naît de la confiance qu’ont les gens dans leur territoire, confiance qui leur donnera envie d’entreprendre et d’investir. Dès lors, il s’agit de construire les conditions de cette confiance et de faire en sorte qu’elle auto-alimente, car le premier facteur de l’attractivité c’est l’attractivité.

Ce sont des phénomènes cumulatifs. Dans mon métier, cela revient à définir des stratégies à gains rapides, de créer la spirale de la confiance et de l’entretenir, de manière à attirer les regards et à entraîner un développement.

Lorsqu’on entend compétition et attractivité, on entend aussi marketing urbain. Cela veut dire que l’on cible certaines populations à attirer ?

Oui, mais elles peuvent être différentes selon les territoires. Si on prend le cas de Plaine Commune, il est clair que la communauté d’agglomération cherche avant tout à retenir ses habitants, et donc organise sa politique de manière à ce que les peronnes les moins riches puissent continuer à y vivre. En Italie, Venise a fait le choix d’attirer les touristes. Résultat : la ville accueille entre 12 et 15 millions de touristes par an, mais ne compte plus que 50 000 résidents permanents contre 300 000 au lendemain de la guerre.

Sur une partie du territoire de Plaine de France, nous cherchons aujourd’hui à attirer les étudiants en mobilité internationale, qui sont aussi une cible très précise.

De quelle manière êtes-vous parvenus à effectuer ce choix ?

C’est d’abord un enjeu national et une volonté du gouvernement : faire en sorte d’attirer les étudiants étrangers pour qu’ils deviennent des ambassadeurs de la France et contribuent à son rayonnement dans les décennies à venir. L’une des principales difficultés à laquelle sont confrontés ces étudiants est le manque de logement. On a donc considéré que la meilleure stratégie consistait non seulement à créer du logement mais aussi à garantir une offre complète de vie étudiante. C’est le QUIGP.

Campus Condorcet - vue en perspective parvis bibliotheque

Vue de la bibliothèque du campus Condorcet dont la réalisation a été confiée en décembre 2014 aux architectes Elisabeth et Christian de Portzamparc.

Cela veut dire que vous estimez que la population étudiante est nécessaire au développement de ce territoire ?

Oui, parce que ce territoire comprend le Campus Condorcet et que nous devons assurer la réussite de Condorcet. Nous devons aussi assurer la réussite de Plaine Commune en tant que territoire désigné de « culture et de la création ». La présence de 5 000 étudiants est un facteur de réussite, compte tenu du fait que les équipements qui leur sont nécessaires pourront être mutualisés pour le bien commun. Enfin, nous sommes au nord de Paris, sur un territoire cosmopolite où vivent 150 nationalités, nous sommes déjà un quartier international.

Comment appréciez-vous la construction du Grand Paris ?

Selon moi, il doit se construire à partir des projets des territoires. Il les dépassera et les rendra cohérents, mais il doit s’en inspirer, et la métropole doit les faire émerger.

Pour Val de France (communauté d’agglomération réunissant Villiers-le-Bel, Arnouville, Garges-lès-Gonesse, Sarcelles, Gonesse et Bonneuil-en-France, NDLR), par exemple, cela a été très important de faire un Contrat de développement territorial (CDT). Non seulement en termes de projet et de contenu, mais aussi par le regard que ses acteurs portent sur eux-mêmes dorénavant, et en termes d’existence dans la métropole.

Auparavant, Val de France c’était au mieux inexistant, au pire un territoire repoussoir. Aujourd’hui, ils ont une vision de leur développement, ils sont rentrés dans le paysage métropolitain. Ça, c’est une des grandes réussites du Grand Paris.

Qu’entendez-vous par inégalité des villes ?

Je ne l’entends pas au sens de l’appellation « Égalité des territoires ». Il me semble que rérfléchir au développement urbain c’est réfléchir à la valorisation des singularités des villes identifier leur différenciation. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas plus d’égalité, il en faut évidemment, notamment du point de vue fiscal, mais il est nécessaire de dépasser le débat sur l’inégalité des territoires pour promouvoir des projets de développement. Depuis 1982, on a surtout pensé la décentralisation en fonction des besoins de l’État, pas de ceux des territoires. Au fond, c’est une décentralisation centralisatrice, pensée de manière égalitaire avec les même gouvernances, les même compétences… C’est un peu train de changer, mais c’est pas gagné.

S’il y a compétition entre les territoires, doit-on s’attendre à ce qu’il y ait des gagnants et des perdants, au sein même de la métropole du Grand Paris ?

Il y a gagnants et perdants dans un jeu à somme nulle. On n’est pas forcé de jouer à ce jeu-là, on peut jouer un jeu qui croît. Bien souvent, les territoires qui ont perdu sont ceux qui se sont assis sur leurs rentes, sans les remettre en cause, et sans interroger leurs atouts. Lorsque l’environnement change, les atouts tombent. Si vous ne les réinterrogez pas en permanence, vous risquez de perdre, oui.

Au sein du Grand Paris, il faut jouer gagnant-gagnant, établir un dialogue entre la métropole et les territoires et entre les territoires eux-mêmes. Si le Grand Roissy, territoire des échanges, travaille avec La Défense, territoire de la finance, on créera quelque chose de plus. On doit dépasser les compétitions pour tendre vers des coopérations.

Qu’est-ce que l’urbaniste stratégique dit du développement du Grand Paris ?

Aujourd’hui, le besoin est de se doter d’une vision commune, non pas de l’aménagement, ça le SDRIF (Schéma directeur de la Région Île-de-France) s’en est occupé, du développpement du lien social. Il faut vraiment parvenir à se donner le sentiment qu’on est dans le même bateau, ce que nous n’avons pas aujourd’hui.

Quand vous vivez à Sarcelles, vous n’avez pas le sentiment d’un destin commun avec Levallois-Perret.

Pour que l’on ait ce sentiment de destin commun, necessaire à la solidarité financière et fiscale, il faut construire une vision commune, une vision politique de notre développement. C’est à cela que doivent s’attacher les responsables de la métropole.

Combien de temps cela prend pour transformer l’image d’un territoire ?

Si vous regardez le quartier de la Plaine-Saint-Denis, ça a débuté il y a bientôt 20 ans, et l’harmonisation est en train de se faire.

Le temps de la ville, c’est le temps d’une génération, parfois cela peut aller un peu plus vite. Bordeaux a mis 15 ans. Lorsqu’on met en place un projet stratégique, on est sur cet ordre de grandeur : 15 ans.

Couverture livre Emmanuel de la Massière

« De l’inégalité des villes », d’Emmanuel de la Massière.
Ed. L’Harmattan, 2014, 16,50€.

 

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