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Île Seguin : le soap opera de l’urbanisme francilien

CHRONOLOGIE. Son prochain épisode sera le lancement du chantier de la Cité musicale, au mois de juillet. L’île Seguin, c’est un peu comme « Les feux de l’amour », version aménagement du territoire. En la quittant en 1992, le constructeur automobile Renault a lancé un long, très long, trop long feuilleton. Il a épuisé plusieurs maires et fonctionnaires d’État, un milliardaire, des architectes et urbanistes, des associations de riverains, des ministres…
Voici, presque année par année, ce long, trop long feuilleton.

ile-seguin

1989 : Le 21 novembre, Raymond Levy, PDG de Renault, annonce lors d’un comité d’entreprise extraordinaire, la fermeture du site de Billancourt pour 1992. Le départ de la régie libérera 47 ha de terrains répartis sur Meudon, la rive de Boulogne-Billancourt et l’île Seguin (11,4 ha). Quelques jours plus tard, le 6 décembre, le Premier ministre Michel Rocard annonce à l’Assemblée nationale la création d’une Opération d’intérêt national (OIN) pour éviter la spéculation immobilière.

Le "paquebot" Renault - Crédit : Renault

Le « paquebot » Renault – Crédit : Renault

Aussitôt, un débat public s’engage sur le devenir de l’île et du « paquebot » Renault. Jacques Chirac demande qu’on les classe monuments historiques et que l’on indemnise la ville de Boulogne, celle-ci perdant 69 millions de francs (10,5 millions d’euros) de recettes fiscales avec le départ du constructeur. Plusieurs architectes se positionnent, dont Roland Castro qui imagine une « Sorbonne scientifique » et la création de logements sociaux.

1990 : Le 29 janvier, Jean-Eudes Roullier, délégué à la recherche et à l’innovation au ministère de l’Équipement, est missionné par Michel Rocard pour conduire une étude prospective sur le devenir de l’île. En octobre, son rapport, réalisé avec l’architecte Paul Chemetov et l’IAURIF, préconise l’implantation d’un pôle de recherche et de technologie et la création de nombreux logements à destination des étudiants, des chercheurs et des populations modestes.

1992 : L’Express, un véhicule utilitaire sur lequel l’ancien PDG de Renault, Georges Besse, comptait beaucoup pour relancer les ventes du constructeur, est la dernière automobile à sortir des chaînes de Seguin. Nous sommes le 27 mars, les images télévisées suscitent une émotion nationale, la fermeture définitive sera effective quatre jours plus tard.

Le dernier véhicule sorti des usines Renault, le 27 mars 1992. Crédit : INA

Le dernier véhicule sorti des usines Renault, le 27 mars 1992. Crédit : INA

Le projet de reconversion n’avance guère. Renault, propriétaire des terrains, est entré en désaccord avec l’État sur leur prix de vente qu’il estime entre 10 000 et 6 000 francs du m2 contre 2 500 francs pour l’État. Une bulle immobilière s’est emparée du marché des bureaux et Renault compte bien en profiter pour renflouer ses caisses. Par ailleurs, l’heure est à la préparation du nouveau schéma directeur de la Région Île-de-France (SDRIF), prévu pour 1994, avec la création d’aménagements majeurs. De tels enjeux interdisent une solution rapide, même si un nouveau rapport gouvernemental cette fois établi par l’ingénieur général des Ponts et Chaussées, Jean-Pierre Morelon, vient conforter le rapport Roullier.

Schéma de "L'île des plaisirs", selon Nicolas Ledoux et Mathieu O’Neil

Schéma de « L’île des plaisirs », selon Nicolas Ledoux et Mathieu O’Neil

En marge de la commande officielle, plusieurs architectes proposent des alternatives. Ainsi, dès 1991, Jean-Jacques Ory imagine l’île en nouveau « phare » du cinéma. Un an plus, tard Nicolas Ledoux et Mathieu O’Neil proposent une « cité des plaisirs » où tout ce qui aurait quitté la ville s’y concentrerait : squats, espaces ludiques, sexe…

1993 : Le rapport Morelon tombe vite aux oubliettes. La majorité gouvernementale a changé, impliquant un désengagement de l’État sur la question de l’île Seguin. Les élus locaux prennent la main. Parmi eux, Paul Graziani, maire RPR de Boulogne-Billancourt, veut une cité lacustre avec canaux, écluses, promenades et jardins à la française. Sa « Cité bleue » revaloriserait la Seine et rattacherait l’île au quartier du Trapèze.

Projet "Cité Bleue" Crédit : Archives municipales Boulogne-Billacourt

Projet « Cité bleue » Crédit : Archives municipales Boulogne-Billacourt

1994 : Tous ces projets n’intéressent guère Renault qui lance, via sa filiale immobilière, une consultation internationale d’architecture. Sept cabinets sont sélectionnés qui planchent durant un an.

1995 : Les projets des architectes sont remis en février. Ils resteront lettre morte, à l’état de maquettes dans les réserves de la Cité de l’architecture. Malgré tout, ils donnent une ligne directrice : sauvegarder les bâtiments industriels.
À la mairie de Boulogne, la « Cité bleue » a eu raison de Paul Graziani, battu aux élections municipales par l’UDF Jean-Pierre Fourcade.

Projet de Paul Chemetov pour la consultation internationale de 1995 - Crédit AUA Paul Chemetov

Projet de Paul Chemetov pour la consultation internationale de 1995 – Crédit AUA Paul Chemetov

1996 : Sur la base du nouveau SDRIF, Jean-Pierre Fourcade lance en décembre un schéma directeur pour le Val-de-Seine, plaçant l’île Seguin dans un réaménagement plus vaste incluant Boulogne et Meudon, schéma validé par l’État.

1997 : Afin de dessiner ce réaménagement, le syndicat mixte du Val-de-Seine et Renault s’associent pour lancer une nouvelle consultation auprès de trois cabinets d’architecte : Jean-Pierre Buffi, Paul Chemetov et Bruno Fortier.

Les trois projets en lice dans la consultation de 1997

Les trois projets en lice dans la consultation de 1997

1998 : C’est ce dernier qui est choisi le 17 décembre. L’enjeu n’est pas seulement architectural, et le projet de Bruno Fortier se veut avant tout paysager et urbain, avec 10 ha réservés aux espaces verts, 500 000 m2 de logements, dont un tiers de logements sociaux, 250 000 m2 de bureaux et 250 000 m2 d’équipements publics et privés, d’activités et de commerces. Un consensus est trouvé entre Renault, l’État et la ville de Boulogne. Seulement voilà : le projet prévoit la destruction des bâtiments industriels…

1999 : Patatras ! Dans une tribune publiée le 6 mars dans le journal Le Monde, l’architecte Jean Nouvel s’insurge contre cette destruction. « Boulogne assassine Billancourt, écrit-il. L’Ouest chic peut enfin s’affranchir de la promiscuité. Restons entre nous. L’ouvrier était sale, son usine est laide. »

Extrait de la tribune Jean Nouvel du 6 mars 1999

Extrait de la tribune Jean Nouvel du 6 mars 1999

Bruno Fortier a beau répondre quelques jours plus tard dans les mêmes colonnes, « L’Île Seguin et la ville ont beaucoup mieux à faire qu’à se cadenasser ; l’État a beaucoup mieux à faire que de se contenter de classer, quand c’est ici au Grand Paris qu’il faudrait réfléchir », rien n’y fait, le feu médiatique a pris qui consume son projet. Et Jean Nouvel a aussitôt créé l’Association pour la mutation de l’île Seguin qui s’oppose avec des habitants de Boulogne au réaménagement prévu par le syndicat du Val-de-Seine.
En France et en Belgique, de nombreuses écoles d’architecture planchent à nouveau sur le sujet…

2000 : Parmi elles, l’école d’architecture de Marne-la-Vallée présente à la Biennale de Venise plusieurs projets sous le titre « L’île Seguin, île de la Cité ». Un principe demeure : conserver le patrimoine industriel du site.

Projet de Sébastien Hamonou, Stéphanie Mahe et Philippe Papy, en 2000 - Crédit APP-Ateliers Philippe Papy

Projet de Sébastien Hamonou, Stéphanie Mahe et Philippe Papy, en 2000 – Crédit APP-Ateliers Philippe Papy

Jean-Pierre Fourcade a entendu le message : pas de destruction. De nouveaux projets émergent où il est question d’un grand musée, d’un pôle universitaire et de recherche, du siège social d’une grande entreprise… Rien de très tangible jusqu’à l’apparition d’un messie-mécène. Le 4 septembre, en effet, le milliardaire François Pinault propose d’acquérir 2,3 ha de la pointe aval de l’île pour y dresser sa fondation d’art contemporain. Une collection de 2 500 œuvres estimée à 60 millions d’euros. Une vraie locomotive pour la reconversion de l’île.
Les accords sont très vite conclus avec l’État, la ville de Boulogne et Renault. François Pinault acquiert le terrain pour 12 millions d’euros.

2001 : François Pinault choisit son architecte, Tadao Ando, pour construire un bâtiment estimé à 152 millions d’euros, « un vaisseau de verre suspendu au-dessus de la Seine ».

Le projet de la Fondation Pinault, par Tadao Ando

Le projet de la Fondation Pinault, par Tadao Ando

Reste à imaginer, autour, un projet cohérent pour l’ensemble de l’île. Deux urbanistes, François Grether et Jean-Louis Subileau sont ainsi sollicités. Le cabinet de ce dernier, G3A, mène une étude de faisabilité d’où il ressort que la conservation des structures industrielles impliquera des coûts financiers majeurs…

2002 : Est-ce l’envergure du projet Pinault ou la lassitude des acteurs ? Toujours est-il que depuis la tribune de Jean Nouvel, le vent a tourné : « L’île des deux cultures », née des réflexions des urbanistes, ne conservera pas les bâtiments Renault. Trop cher.

2003 : Une société d’aménagement, la SAEM Val-de-Seine, est créée le 22 juillet pour donner forme à « l’île des deux cultures » : d’un côté, une cité des arts intégrant équipements ludiques, commerces et services ; de l’autre, une cité scientifique dédiée aux grandes écoles et aux nouvelles technologies.
Alors que François Pinault dépose son permis de construire le 13 novembre, un autre permis, de démolir celui-ci, est obtenu le 15 novembre pour raser le « paquebot ».

Démolition de l'usine Renault - Crédit : Brunel Démolition

Démolition de l’usine Renault – Crédit : Brunel Démolition

2004 : Le 29 mars commencent les démolitions. En septembre, François Pinault obtient son permis de construire. Entretemps, au mois de mai, la SAEM a lancé un concours international pour construire une façade enveloppe enserrant l’ensemble des constructions de l’île. Il est remporté en octobre suivant par ARM architecture. Un nouveau Plan local d’urbanisme (PLU) porte les droits à construire à 175 000 m2. Tout semble aller pour le mieux, excepté… le petit caillou dans la chaussure : un recours déposé par trois associations, Environnement 92, Action environnement Boulogne-Billancourt et Île-de-France Environnement, qui conteste la densification de l’aménagement.

2005 : Re-patatras ! Pinault s’en va. Il l’annonce par voie de presse, autrement dit une tribune dans Le Monde du 10 mai, mettant en cause le retard subi par le recours en justice. On a beau expliquer au milliardaire qu’un accord avait été trouvé le 14 avril, levant le recours, rien n’y fait. Il préfère Venise et le Palazzo Grassi. À moins que ce ne soit le coût d’exploitation du bâtiment qui lui ait fait faire machine arrière.
Pour autant, la SAEM acquiert les terrains de Renault pour 43 millions d’euros. « Je n’ai aucune inquiétude quant à l’aménagement de l’île Seguin. Nous trouverons toujours des équipements à y installer », explique Jean-Pierre Fourcade en réponse à l’abandon de François Pinault. Cependant, le séisme est majeur et crée, malgré la mise en place en novembre d’un comité d’experts pour assurer la programmation cohérente du site, les conditions d’une véritable pagaille de projets : hôtel 4 étoiles, Université américaine, Institut national du cancer, voire même l’exposition de l’ancien paquebot France…

2006 : L’État s’infiltre dans la brèche, par l’entremise de Dominique de Villepin, alors Premier ministre, qui souhaite « étudier la création d’un Centre européen de la création contemporaine. » Des projets alternatifs émergent, comme celle d’une skyline entourant un vaste espace vert, un Central Park à la française…

Projet de Skyline de Brigit de Kosmi

Projet de Skyline de Brigit de Kosmi

2008 : Jean-Pierre Fourcade, démissionnaire de la mairie de Boulogne-Billancourt en 2007, son remplaçant Pierre-Mathieu Duhamel n’aura géré la ville qu’une année. Pierre-Christophe Baguet prend les commandes après avoir fait campagne contre le projet de densification de l’île. On repart de zéro.

2009 : À nouveau maire, nouvelle consultation. Celle lancée le 16 janvier voit l’ancien contestataire Jean Nouvel être nommé en juillet architecte coordinateur de l’île Seguin. Le Grand Paris passé par là, une nouvelle ambition est portée pour l’île le long de la « Vallée de la Culture », concept imaginé par le Conseil général des Hauts-de-Seine : celle d’une « île de tous les arts ». Elle sera ainsi encadrée, à chacune de ses pointes, par deux nouveaux bâtiments : une Cité musicale, en aval, et un lieu dédié aux arts contemporains, baptisé R4, en amont. Entre les deux, bureaux (110 000 m2), logements, commerces, cinéma, jardin public, équipements sportifs et un « Globe », pour accueillir les troupes de cirque contemporain et numérique.

2010 : Présenté le 7 juillet, le projet de Jean Nouvel crée la stupeur. Aux promesses électorales de Pierre-Christophe Baguet d’aménager jardins et guinguettes et de réduire les droits à construire de 175 000 m2 à 110 000 m2, répond l’édification de cinq tours d’une centaine de mètres de hauteur, des « châteaux » selon Jean Nouvel, et une densification à l’extrême de l’île.

Le projet de Jean Nouvel, 2010

Le projet de Jean Nouvel, 2010

Par ailleurs, la friche industrielle commence à se doter d’équipements plus ou moins éphémères. Le premier à ouvrir est un jardin de deux hectares réalisé par le paysagiste Michel Desvigne.

2011 : En mai, pour mener à bien le projet, Pierre-Christophe Baguet fait voter une modification du PLU qui porte les droits à construire à 335 000 m2. Les réactions sont immédiates : démission de deux de ses adjoints et recours des associations environnementales et riveraines. Quelques mois plus tard, le 1er décembre, le maire fait machine arrière et demande à Jean Nouvel de revoir sa copie.
Pendant ce temps, ouverture du restaurant « Les grandes tables » et du Cirque en chantier de Madonna Bouglione.

Le cirque de Madonna Bouglione

Le cirque de Madonna Bouglione

2012 : Le 21 novembre, Jean Nouvel propose trois variantes de son projet, soumises à référendum local par la mairie le 16 décembre suivant. Le scénario plébiscité fixe une constructibilité du site à 255 000 m2 et l’édification d’une seule tour de 110 m de hauteur. Mais les opposants au projet dénoncent un référendum « mascarade » et maintiennent leurs recours.

Le projet de Jean Nouvel, remanié

Le projet de Jean Nouvel, remanié

En septembre, s’était ouvert un nouvel équipement : le Pavillon de l’île Seguin, hommage en forme de containers au passé Renault du site.

2013 : Les municipales 2014 pointent leur nez, alors tout s’accélère. Le 4 juillet, le conseil municipal approuve un nouvel PLU pour permettre l’aménagement du site. Le 16, la maquette du projet de la Cité musicale est dévoilée. Imaginé par l’architecte Shigeru Ban, le bâtiment sera financé par un PPP. Le 23, le permis de construire pour le R4 est délivré. Et, le 23 septembre, des premiers sondages sont effectués pour les futurs travaux de la Cité musicale.
Le 30 décembre, cinq associations déposent un recours contentieux contre le nouveau PLU qu’elles jugent illégal, bloquant le projet R4.

Le projet R4, par Jean Nouvel

Le projet R4, par Jean Nouvel

2014 : L’île Seguin n’aura pas, cette fois, eu la peau du maire sortant, Pierre-Christophe Baguet est réélu. Les municipales donnent tout de même lieu à des projets alternatifs pour l’île, issus des camps opposés, du divers droite Pierre-Mathieu Duhamel et du candidat de gauche Pierre Gaborit. Le premier veut un établissement supérieur de recherche et le second un projet écologique et peu dense.

Projet de Pierre-Mathieu Duhamel

Projet de Pierre-Mathieu Duhamel

Projet de Pierre Gaborit

Projet de Pierre Gaborit

Mais aucun ne peut remettre en cause la construction de la Cité musicale, dont les travaux de fondation devraient débuter au mois de juillet.

La Cité musicale - Crédit Shigeru Ban Architects Europe-Jean de Gastines Architectes

La Cité musicale – Crédit Shigeru Ban Architects Europe-Jean de Gastines Architectes

Ce bâtiment est pour le moment le seul qui soit assuré de voir le jour. La constructibilité de l’île et le projet R4 restent bloqués par les recours. Ce dernier est particulièrement visé par les associations, dont elles dénoncent le financement occulte et la nature du promoteur suisse Natural Le Coultre, par ailleurs leader mondial des ports francs, ces entrepôts exonérés de droits de douane qui font figurent de paradis fiscaux pour marchandises de luxe.

Le feuilleton est évidemment à suivre…

 

 

 

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