banner ad
banner ad

Île-de-France : sur le béton, ça pousse… mais lentement

HQE, Breeam, BEPOS… Le monde du bâtiment joue à fond la carte de l’énergie, mais fait l’impasse question biodiversité. Toutefois, des initiatives émergent, y compris au sein du temple du béton, chez Bouygues lui-même.

Prairie fleurie à Challenger, siège de Bouygues

Prairie fleurie face à Challenger, siège de Bouygues. Crédit : Bouygues Construction

Saint-Quentin-en-Yvelines, siège mondial de Bouygues Construction, dit « Challenger ». Dans un parc de 30 hectares s’élève depuis 1988 le temple de béton et de verre voulu par le fondateur Francis Bouygues. Surprise : non seulement Challenger est devenu depuis l’année dernière et à prix d’or (1) un édifice à « énergie positive » – il produit plus d’électricité qu’il n’en consomme et avant il en consommait énormément – mais les grands espaces verts qui l’entourent commencent à changer d’aspect. Certaines pelouses ne sont plus tondues, des prairies fleuries ont été semées et des mares aux canards ont été judicieusement creusées pour épurer les eaux de pluie et même les eaux usées, acheminées en sous-sol. « Les produits pesticides ont disparu et personne ne déloge les hirondelles lorsqu’elles viennent nicher dans les parkings souterrains », se réjouit Marta Esquivias-Gasset, chef de projet environnement de Bouygues Construction. Quant au sous-bois planté naguère au cordeau à l’arrière du parc, il héberge désormais 54 nichoirs, 2 hôtels à insectes et 18 ruches.

Le rideau de fumée de l’énergie

Géré «  au carré » pendant 25 ans et simple faire-valoir de ce Versailles de bureaux construit dans une ville nouvelle par un roi du béton – qui était aussi apiculteur… – le parc de Challenger retrouve un peu de spontanéité, de désordre et de vie. Mais il est encore loin d’exprimer tout son potentiel : le parc reste séparé de la forêt voisine et quant aux immenses bâtiments proprement dits (68 000 m2, 3 200 collaborateurs), ils sont vierges de toute végétation. Ce qui est loin d’être une exception, c’est même la règle : pratiquement tous les immeubles devenus exemplaires en consommation d’énergie demeurent des déserts biologiques.

« Les bâtiments à énergie positive, qui devront être la norme en 2020, ignorent la biodiversité. Idem pour les certifications professionnelles HQE ou Breeam, pourtant censées encourager la performance écologique des bâtiments. Or la crise de la biodiversité est aussi cruciale que celle du climat… », regrette Marc Barra, écologue et chargé de mission à Natureparif, l’agence biodiversité du Conseil régional d’Île-de-France.

Ce qu’il appelle « le rideau de fumée de l’énergie » dissimule ainsi l’impasse faite sur la biodiversité, parent encore pauvre des normes constructives. Marc Barra évoque à ce titre le paradoxe de la Cité régionale de l’environnement à Pantin, inaugurée l’année dernière et qui héberge justement Natureparif et six autres organismes dédiés à l’environnement. Cet édifice superécolo ne réserve pas un seul cm2 aux plantes et aux animaux.

Cela dit, les bâtiments livrés aujourd’hui ont été conçus il y a plusieurs années et rien ne dit que l’obsession énergétique continuera à supplanter le critère biodiversité. Car des idées nouvelles( 2) pointent dans le monde du BTP et de l’immobilier. Comme le formule Christine Grèzes, directrice du développement durable de Bouygues Construction, «  la biodiversité doit devenir une valeur ajoutée dans nos opérations ». Cette spécialiste évoque les travaux d’études qui corrèlent la performance écologique d’un immeuble de bureaux avec le bien-être être des occupants et même leur productivité.

Bassine eaux de pluie, Challenger

Bassin pour les eaux de pluie, à Challenger. Crédit : Bouygues Construction

Dans le même ordre d’idée, Ingrid Nappi-Choulet, professeur-chercheur à l’Essec et présidente de la commission Bâtiment et biodiversité du Plan Bâtiment Durable (lancé en 2009 dans le cadre du Grenelle de l’Environnement) estime que puisque la densité végétale devient un atout pour les villes et pour leurs bâtiments, des modèles économiques valorisant cette attractivité doivent pouvoir émerger. Elle donne l’exemple de l’influence bénéfique de la végétation sur les températures, l’hygrométrie et l’îlot de chaleur.

Beaucoup de bonnes intentions et quelques réalisations

Si les acteurs privés commencent à jeter un œil sur la relation entre nature et bâti, c’est aussi parce qu’ils anticipent sur l’évolution des attentes des pouvoirs publics – qui non seulement réglementent mais sont aussi d’importants donneurs d’ordre. En région parisienne, le nouveau Schéma directeur de la région (SDRIF) adopté par le Conseil régional en octobre 2013 veut concilier développement et préservation de l’environnement, étudiés « en préalable à l’aménagement ». Le SDRIF prévoit notamment que soient saisies « toutes les opportunités que réservent les tissus urbains franciliens : plantations, végétalisation des sols, et désormais de nos façades et toitures, points d’eau, etc. ». Cette somme de bonnes intentions a été complétée par un document plus précis, le Schéma régional de cohérence écologique (SRCE). S’il est appliqué dans toute sa rigueur, ce texte pourrait modifier pour de bon les plans d’aménagement et de construction. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il ne s’applique que partiellement au Grand Paris. Or, sur un territoire francilien qui compte encore 47 % de terres agricoles et 23 % de forêts, favoriser la biodiversité, c’est d’abord éviter de réduire ces pourcentages, estiment certaines associations écologistes.

Le-toit-de-lécole-maternelle-des-Boutours-Rosny-sous-Bois

Le toit de l’école maternelle des Boutours, à Rosny-sous-bois

Au-delà de ces débats fondamentaux, pour le très concret, pour voir vraiment du vert sur ou avec le béton en région parisienne, il faut se tourner vers les communes, en tous cas certaines d’entre elles. À l’initiative de promoteurs, de bailleurs sociaux, de mairies et d’associations, plusieurs réalisations pionnières sont désormais sorties de terre. Elles sont rares, mais ambitieuses et prometteuses. Une sélection ?

– Ouverte à la rentrée 2014 dans le quartier du Trapèze à Boulogne-Bilancourt, l’Ecole-paysage de la Biodiversité (18 classes, 6 766 m2) est conçue pour accueillir faune et flore sauvage sur sa toiture et dans un long mur d’enceinte, lequel ressemble à une falaise naturelle percée d’anfractuosités, culminant à 14 mètres.

– Situés sur une zone inondable qui n’a pas été remblayée à dessein, les 90 logements HLM de Tout un monde flottant, à Saint-Ouen l’Aumône, sont perchés sur des pilotis de 70 cm et permettent de maintenir partout des sols vivants.

– Inaugurée l’année dernière à Rosny-sous-Bois, construite en bois et en paille, l’école maternelle des Boutours est coiffée en toiture par un véritable jardin, un potager pédagogique et même des arbres fruitiers, accessibles aux enfants.

L’Arche des petites bêtes, au zoo de Thoiry, est constituée d’un bâtiment de bois et de chanvre de 500 m2 partiellement immergé dans une zone humide et surmonté d’un toit entièrement recouvert de végétaux.

Au plan national, la biodiversité fait aussi l’objet d’attentions de plus en plus précises, comme ces deux amendements du projet de loi éponyme, votés en mars par les députés : l’un rend obligatoire la végétalisation ou la pose de panneaux solaires sur au moins une partie de la toiture de tous les nouveaux centres commerciaux (les surfaces sont colossales) et l’autre pénalise la construction de parkings imperméables (4) – il s’agit de remplacer le bitume par des pavés drainants. Certes, ces aménagements ne seront pas gratuits, mais comme l’indique Pierre Georgel, fondateur de l’entreprise EcoVégétal, il existe des solutions pour limiter les coûts. Pour sa part, il installe des toits végétalisés avec de faibles épaisseurs de substrat (la terre) irrigués naturellement par capillarité. Surcoût annoncé, par rapport à une toiture conventionnelle : 0,1 % (5).

Apprendre et s’autoriser à ne rien faire

Mais on peut faire encore moins cher et c’est la solution a priori que préconise Marc Barra : ne rien faire du tout, laisser pousser partout où c’est possible sans abîmer le bâti. Ce scientifique cite l’exemple d’une impressionnante façade végétale rue de La Colonie, à Paris… colonisée justement et depuis longtemps par les vignes vierges et glycines, sans intervention humaine, donc en toute gratuité.

« Végétaliser la ville à grande échelle, c’est avant tout limiter l’intervention humaine. Il faut donc laisser pousser depuis le sol et sur les murs, faire confiance aux plantes grimpantes, vigne vierge, lierre, houblon et clématite… », conseille-t-il.

Cette reconquête spontanée est loin d’être autorisée dans toutes les rues de Paris. Mais elle inspire certainement le projet de rue entièrement végétale annoncé l’année dernière par Anne Hidalgo, maire de Paris. Une rue qui fait partie d’un projet beaucoup plus vaste et qui ne date pas d’hier. Depuis 2007, la capitale a ainsi successivement 1) adopté une charte sur la gestion du vivant dans le patrimoine bâti, 2) modifié en 2009 l’article 13 du PLU (plan local d’urbanisme) pour favoriser la végétalisation du bâti et la préservation des sols et 3) défini en 2011 un Plan biodiversité orienté sur les continuités écologiques dans la capitale – ce qui consiste entre autres à multiplier les « tâches » vertes sur la carte, même minuscules. Ce verdissement devrait s’accélérer.

Mur végétalisé, Paris

Mur végétalisé, Paris

D’ici 2020, la municipalité compte végétaliser 100 hectares de murs et de toitures – mais déjà 44 hectares le sont aujourd’hui, selon une étude de l’Apur (Atelier parisien d’urbanisme) menée en 2013. Et sans attendre les encouragements officiels, des défricheurs ont déjà entamé ce mouvement depuis plusieurs années, comme on peut le constater à l’étonnante ferme urbaine de La Recyclerie, dans l’ancienne gare Ornano dans le XVIIIe arrondissement. À Paris, entre nature et bâtiment, « c’est du sérieux », manifestement.

 

(1) Étalée sur trois années, cette rénovation en site occupé a coûté 150 millions d’euros, financés par Bouygues, l’ADEME, la région Île-de-France et l’Agence de l’eau Seine-Normandie.

(2) Bouygues, allié à plusieurs entreprises, bureaux d’études et associations (la LPO notamment) a ainsi lancé en 2013 le label et le référentiel Biodivercity, décerné aux bâtiments favorables à la faune et la flore.

(3) Le décret n°2012-1492 relatif à la trame verte et bleue du 27 décembre 2012 précise que l’obligation de prendre en compte les SRCE ne s’applique pas aux documents de planification et projets dont l’élaboration est déjà à un stade avancé, c’est à dire ceux mis à disposition du public ou mis à enquête publique dans les six mois qui suivent l’adoption du SRCE.

(4) Ils seront comptabilisés et donc taxés pour le double de leur surface à compter du 1er janvier 2017.

(5) Pierre Georgel intervenait lors d’une conférence organisée le 31 mars 2015 par Natureparif, « Végétaliser le bâti en Ile-de-France », Halle Pajol, Paris.

A LIRE SUR GRAND PARIS METROPOLE

×

Envoyer un commentaire