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Frédéric Gilli (partie 2) : « Pour construire le Grand Paris, il est urgent de consulter ses habitants »

INTERVIEW. Suite de notre entretien avec Frédéric Gilli. Où il est question de la loi sur la Métropole du Grand Paris, de la place à faire aux citoyens et du rôle des élus.

Frédéric Gilli - partie 2

Telle qu’elle a été votée, la Métropole du Grand Paris est-elle selon vous la bonne réponse aux défis que doit affronter la région parisienne ?

Pour le moment, on n’en sait rien. La loi laisse ouvert beaucoup de destins possibles. La métropole sera-t-elle une organisation centralisée ou décentralisée ? technique ou politique ? On ne le sait pas encore. À l’issue des élections municipales, on ne sait pas non plus quel est le rapport de forces précis entre le gouvernement, l’appareil d’État et les élus. On ne sait pas comment la mission de préfiguration va avancer, quels arbitrages elle fera. On ne sait rien de la rapidité ou non des convergences financières, du destin des territoires, des compétences qui vont rester aux communes. Enfin, on ne sait pas encore quel rapport de forces s’établira entre la Métropole et ses territoires.

Prenons deux scénarios différents. Dans le premier, on imaginera un directeur de l’urbanisme métropolitain très puissant. Il a en main tous les outils : Grand Paris Aménagement, les SEM, la Société du Grand Paris. Il contrôle les Offices publics de HLM, dirige les directeurs de l’urbanisme de tous les territoires qui, alors, imposent leurs vues aux présidents des Conseils de territoires. Nous voilà avec une métropole très technocratique, à la manière de New York dans les années 1930 quand Robert Moses faisait la pluie et le beau temps.

À l’inverse, une métropole peut se construire sur une organisation dense des élus territoriaux qui auraient le contôle politique de leur territoire et entreraient dans un véritable rapport de forces avec le conseil métropolitain. Ils auraient des moyens de rétorsion politique (briser les carrières des uns et des autres par des jeux d’alliance et d’appareils, cela existe) et pourraient invalider les décisions du conseil métropolitain. Dans cette configuration, les territoires auraient le pouvoir et contrôleraient la direction de l’urbanisme, la métropole serait décentralisée et politique.

On peut aussi imaginer une métropole décentralisée et technocratique, pleine de projets mais sans aucune capacité de pilotage et des élus faibles au niveau local ; un rassemblement de super intercommunalités où les directeurs des services feront la loi. Ou bien un président de la Métropole élu au suffrage universel, hyper puissant et écrasant les oppositions. Qui sait ?

Tous les scénarios sont possibles. La mission de préfiguration donnera sans doute quelques premières pistes, mais je pense que cela va se construire avec le temps, dans les dix prochaines années. Après un cycle électoral complet, des alternances et des bascules, on verra comment se décante la situation et se mettent en place les rapports de force entre le politique et le technocratique.

N’a-t-on pas mis la charrue avant les bœufs avec cette loi ? On aurait pu se servir des débats menés par Paris Métropole en 2012 sur la gouvernance pour engager des discussions plus approfondies avec l’État et conduire une mission de préfiguration avant le texte ?

Mais Paris Métropole a lui-même eu le temps de rédiger son Livre blanc et n’y est pas parvenu. Après le premier échec au Sénat, six mois ont passé durant lesquels la question n’a pas plus avancé. Aujourd’hui, les débats nés des résultats des Municipales montrent que si le texte n’avait pas été voté en décembre, il serait aujourd’hui complètement par terre, sans espoir de voir le jour. Il faudrait tout reprendre à zéro. Or, pointent à l’horizon les élections régionales qui vont amener un durcissement des positions politiques (car tout le monde a compris que la droite avait une véritable opportunité de reprendre la Région), donc une impossibilité de consensus. Bref, sans texte de loi en décembre, les résultats des Municipales auraient gelé le processus et les Régionales l’auraient reporté.

La loi sert de fil conducteur en sorte…

Sans loi, on n’avait aucune chance de faire aboutir quoi que ce soit avant un an. Avec la vague bleue des Municipales et la probabilité que la Région passe aussi à droite, on peut même imaginer que le gouvernement socialiste n’aurait jamais lancé de réforme institutionnelle entre 2015 et 2017.

Même si certains disent qu’on est allé trop vite dans le bouclage de cette loi, le calendrier politique était clair et connu de tous : il fallait la voter avant les Municipales. Tous les processus de conciliation menés par Paris Métropole ou par le gouvernement avaient déjà échoué avant le premier texte présenté au Sénat. Il a fallu inventer de nouveaux équilibres au pied levé. De ce point de vue, la loi qui a été votée le 13 décembre est inaboutie, certes, et on peut la contester. Cependant, le gouvernement a eu l’intelligence de la considérer comme telle et de redonner du temps aux élus. Le pire aurait été qu’il donne un cap avec cette loi sans rien négocier : on aurait eu quelque chose de totalement ingouvernable. La loi peut encore bouger avec des amendements, même si, dans les grandes largeurs, je ne pense pas qu’elle sera bousculée. D’autant que Marylise Lebranchu, qui l’a portée, a été reconduite à son ministère lors du remaniement.

La mission de préfiguration va sans doute être très complexe à gérer. Ma conviction est que, pour s’en sortir, il faut donner massivement la parole aux habitants.

Sur les 124 communes du Grand Paris ?

Sur les 124 communes.
Politiquement, la situation va être particulièrement tendue entre des élus majoritairement à droite, le gouvernement, et la Région qui pourrait basculer. Il va donc falloir trouver des solutions pour remettre à plat les feuilles de route, l’orientation politique au sein du cadre posé par la loi, autrement dit sur quoi est-ce que le Grand Paris doit se construire et vers quoi il doit tendre.

Il faut aller voir les habitants là-dessus. D’autant plus qu’aucun maire élu aux Municipales n’a fait campagne sur la question métropolitaine, et donc aucun ne peut se prétendre légitime pour porter la parole des habitants sur le Grand Paris.

Justement, quelle lecture faites-vous des Municipales ? Peut-on lire ses résultats sous le prisme du Grand Paris, avec l’idée que les électeurs ont voulu envoyer un signal en direction de la Métropole et de la loi qui l’institue ?

Je pense que cela a joué très profondément, mais pas de manière politicienne, pas dans le sens d’un signal enoyé à la Métropole.
Dans tous les territoires sur lesquels j’ai travaillé, la question du Grand Paris revient massivement. Sous deux angles opposés, mais pas contradictoires. En substance, les habitants disent : le Grand Paris va nous amener du développement, de la richesse, et ça c’est positif. Mais cela implique une augmentation des prix, des loyers, et ça, ça va nous « dégager ». Ils ont très bien analysé la contradiction interne au mouvement de la région parisienne. Ils ont surtout très bien identifié à quel point leurs élus sont désarmés. Certaines communes voient s’installer de grandes entreprises, de grands projets d’investissement, les prix de l’immobilier triplent, et elles sont démunies face à cela. Les habitants voient donc le Grand Paris comme une bénédiction et une malédiction. Ils pointent, non pas l’inconsistance des élus, mais leur absence de capacité politique, leur difficulté à se saisir de ces questions de développement. Ils attendent d’eux qu’ils s’organisent autrement et, surtout, qu’ils soient porteurs d’une vision pour leur territoire, d’une stratégie permettant d’offrir des perspectives à chacun, de se brancher sur la dynamique du Grand Paris sans perdre leur identité.

Ils souhaitent négocier leur participation au Grand Paris ?

Ils disent oui au Grand Paris, mais par pour devenir Paris. Ils veulent faire valoir les spécificités de leur territoire à l’échelle de la région parisienne en disant : « nous allons bénéficier du Grand Paris, mais le Grand Paris va aussi bénéficier de nous ». Pour faire cet aller-retour, les élus doivent être porteurs de projets sur leurs territoires et de messages à destination de tous leurs habitants. Et c’est précisément là où la Métropole a eu un impact sur les élections. Les habitants n’ont pas envoyé de message à la Métropole, pour cela il aurait fallu que le Grand Paris soit un enjeu de la campagne municipale, or ça n’a pas été le cas puisque aucun candidat n’a fait campagne dessus. Mais ils ont sanctionné le fait que leurs élus étaient paumés.

La capacité à bien gérer une ville ne suffit plus à un moment où tout le monde voit bien qu’elle va être balayée par les immenses transformations qui se présentent, et que tout le monde attend, il faut pouvoir inscrire son territoire dans une perspective puissante.

Les Municipales ont aussi été perçues comme un désaveu pour le gouvernement et ont fait « sauter » un Premier ministre.

Il ne faut pas se tromper sur le sens national de l’election. Oui, il y a une sanction de la politique du gouvernement, mais il y a surtout une sanction de la façon que le gouvernement a de faire de la politique. Ce que l’on reproche à François Hollande, droite et gauche confondues, c’est d’avoir vendu du rêve français et de ne parler que de l’inversion de la courbe du chômage, de se dire porteur d’une vision de l’avenir de la France et de faire du commentaire statistique à longueur de journée. C’est ce décalage qui forge la crise nationale de la politique. Et c’est une crise que l’on retrouve dans tous les territoires, parce que les élus font de la gestion plutôt que de la politique.

Les habitants attendent donc que leur maire joue un nouveau rôle au sein de la Métropole du Grand Paris ?

Mais on ne sait pas quel sera ce rôle, quelle place ils trouveront au sein des Conseils de territoire. De fait, l’endroit où l’on fera de la politique à l’échelle métropolitaine mais localement, ce sera ces Conseils de territoire. La question est donc de savoir s’ils ne seront que des syndicats d’élus et de techniciens, ou pas. Afin de préserver leur capacité à peser politiquement dans les jeux d’appareil, les élus peuvent avoir cette tendance à s’enfermer dans une relation avec leurs services techniques. Cela conduira à poursuivre la dépolitisation des politiques urbaines. L’alternative pour les maires est de bâtir un véritable espace de discussion politique sur l’avenir et les projets, d’analyser les problématiques à l’échelle de chaque commune et de les porter à l’échelle métropolitaine. Pour cela, il faut donner la parole aux habitants, les consulter et recueillir leur avis, la vision qu’ils ont de leur territoire au sein du Grand Paris. Et ils en sont totalement capables.

J’ai entendu un jour un directeur de l’urbanisme dire : « Les problèmes que l’on a à gérer sont très complexes, un habitant ne peut pas comprendre. » Je lui ai répondu : « Oui. En même temps, les habitants de la région parisienne, ils envoient des fusées dans l’espace, ils construisent des moteurs d’avions, ils font de la recherche génétique, je pense que la complexité, ils la comprennent. »

L’apparition d’une nouvelle génération d’élus, à la faveur du non-cumul des mandats, peut-il faire naître une autre relation entre les maires et leurs habitants ?

C’est une des questions. Un premier renouvellement vient d’avoir lieu, il y en aura un autre aux prochaines élections. Une séquence s’est ouverte depuis les légisaltives, nous sortons de la vague des baby-boomers. Dans cette nouvelle génération, beaucoup sont plus sensibles à la place des habitants, mais je ne sais pas s’ils seront majoritaires. La plupart considèrent encore qu’ils ont été élus uniquement pour décider, pas aussi pour animer démocratiquement la collectivité locale.

Quel avenir pour le syndicat mixte Paris Métropole ?

C’est un peu tôt pour le dire. Cela dépendra en partie du fonctionnement de la mission de préfiguration, de la façon dont Paris Métropole montrera son utilité. Si les élus sont mis de côté, ils n’auront plus intérêt à y adhérer.

On peut lui imaginer un changement de rôle et de périmètre. Son esprit peut faire vivre la Conférence des exécutifs régionaux, par exemple. Un Paris Métropole bis peut aussi s’inventer à l’échelle de la grande métropole, entre les présidents des grandes intercommunalités qui vont émerger en grande couronne et les présidents des Conseils de territoire de la Métropole. Après tout, ils péseront à peu près le même poids en nombre d’habitants.

Pour éviter la fracture entre l’intérieur et l’extérieur de la Métropole.

Pour eviter la fracture entre le dedans et le dehors, oui. Mais cette fracture… Longtemps, je me suis dit que c’était une absurdité ce périmètre fermé à l’interieur de la petite couronne. Mais tout compte fait, que Roissy soit en dehors de la Métropole, que Saclay soit en dehors, que Marne-la-Vallée, Cergy, Evry, Versailles, Orly soient en dehors… voilà des territoires qui possèdent de grandes infrastructures, des réserves foncières cohérentes, des emplois et des centaines de milliers d’habitants… Il est difficile de penser que la Métropole leur imposera quoi que ce soit, car elle aura besoin d’eux. Nous ne sommes plus dans un jeu entre Paris et des petites communes périphériques, mais dans un espace de négociation et de coproduction des décisions. Je ne crois pas à la Métropole du Grand Paris comme un gros monstre central qui va tout écraser, mais à une métropole beaucoup plus différenciée dans les territoires qu’elle produit. La diversité des banlieues continuera à vivre, de la même manière que s’organiseront des relations diverses entre les territoires, entre la Métropole et sa périphérie. Même si c’est difficile de l’appréhender, la région parisienne pourrait devenir moins homogène qu’auparavant.

 

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À lire : « Grand Paris, l’émergence d’une métropole », de Frédéric Gilli. Presses de Sciences Po. 15 €

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