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De l’influence des usages sur l’aménagement urbain

Article 2/2 du Dossier | Recomposer l'aménagement de la métropole

Le 1er juin, en partenariat avec gpmetropole.fr, EDF organisait la quatrième session de son cycle intitulé « Grand Paris Histoires et Futurs ». Nous vous proposons d’en retrouver ici les principaux échanges. Deuxième temps : la prise en compte des usages pour aménager.

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Place la République, à Paris. Crédit : TVK

On les appelle les Millennials. Ils ont entre 18 et 30 ans. En 2050, leur génération sera majoritaire au sein de la population mondiale. Ils sont essentiellement urbains et ils sont en train de changer la ville. Ce qu’ils veulent ? Dans le désordre : un mode de vie plus sain, des espaces publics flexibles, prioriser la coopération et le partage, une ville connectée… Leurs aspirations façonnent d’ores et déjà notre future façon d’habiter, notre future façon de nous déplacer. Directrice de projet chez Fabernovel, Caroline Pandraud explique ainsi que « cette jeune génération privilégie beaucoup plus la manière de vivre la ville que la propriété. La conception des espaces doit donc être celle d’un accès à la ressource. » Ressource, le Velib’ qui transforme l’espace public. Ressource, le bureau en coworking qui transforme le bâtiment. Ressources, les services de quartier qui en modifient la composition.

Hybridation

L’usage prend le pas sur le bien de consommation. Cette économie de la fonctionnalité a ses « ancêtres » : la facturation à l’usage de Xerox pour ses photocopieurs, la mise à disposition de pneumatiques par Michelin aux transporteurs qui payent les kilomètres parcourus. Que devient-elle appliquée au monde de l’immobilier ? « Il ne s’agit pas juste de remplacer des logements ou des bureaux par des mètres carrés, répond Caroline Pandraud. Car la question est de savoir quelle valeur prennent ces mètres carrés pour les utilisateurs. WeWork, le spécialiste américain du partage de bureaux, ne loue pas seulement une capacité à travailler, il loue aussi une superconnectivité, du café à gogo et une communauté de talents pour vous entourer. » L’agence de publicité BETC qui a investi dernièrement les magasins généraux à Pantin a conçu ses bureaux selon les besoins de ses employés en les ouvrant sur la ville. Le bâtiment d’entreprise n’y est plus vu comme un lieu fermé sur soi, mais comme un espace hybride favorisant les échanges entre les employés et avec les habitants du quartier. Un bâtiment ressource valorisé par le service qui montre à quel point l’expérience est recherchée. Le kilomètre parcouru de Michelin devient alors de la qualité de vie, de l’expérience vécue en commun dans des espaces partagés.

Le bâtiment devient aussi ressource dans le logement par la mutualisation de certains espaces et des services. La pratique d’espaces partagés est un des points forts du futur quartier Clichy-Batignolles : chambres d’amis, salles communes, ateliers de bricolage, buanderies. Une façon « d’agrandir » les logements en répartissant les coûts sur l’ensemble des occupants d’un immeuble.

Le bâtiment devient ressource, enfin, pour de grands espaces publics autrefois monofonctionnels. La gare Saint-Lazare est dorénavant aussi un centre commercial. Celles qui jalonneront le tracé du Grand Paris Express donneront accès à différents services numériques, accueilleront des rencontres culturelles, proposeront des tiers-lieux… Comme le dit Gaëlle Pinson, responsable adjointe du projet numérique à la Société du Grand Paris : « Nous pensons que ce métro devra aussi servir à ne pas se déplacer. »

Réversibilité

L’autre question qui occupe les aménageurs est celle du temps. Comment concevoir des bâtiments, des quartiers, qui ne seront pas obsolètes dans 20 ans ? Comment construire aujourd’hui ce qui sera valable demain ? Comment faire en sorte que le bâti, sous toutes ses formes, puisse se transformer de façon à s’adapter à des usages et des besoins que l’on ne connaît pas encore ? Directrice du développement et des études chez SEQUANO Aménagement, Astrid Poulain en appelle à la « réversibilité des bâtiments. Cela suppose des contraintes, mais il existe d’ores et déjà des modèles que l’on pourrait industrialiser demain. » Un logement peut-il se transformer à l’arrivée d’un nouvel enfant ? Peut-il évoluer avec l’âge et les changements familiaux, voire même avec la dépendance ? Peut-on convertir des bureaux en logements sans nécessiter de lourds travaux de rénovation et se confronter à des contraintes juridiques et administratives insolvables ? Le prospectiviste Thierry Gaudin pose indirectement la question pour les tours de La Défense :

« Nous avons vu, dans l’agglomération parisienne, disparaître les usines Citroën ou les usines Renault. L’activité s’est transformée, les sources d’emploi ont basculé du secteur secondaire au secteur tertiaire. Le tertiaire est sorti de terre de manière particulièrement éloquente à La Défense. Ses tours sont devenues des symboles, des démonstrations de puissance pour les compagnies qui y apposent leur logo en grand format. Mais le tertiaire sera impacté par les nouvelles communications. Avec un système d’information délocalisé qui travaille en nanoseconde, vous n’avez plus besoin d’être au même bureau à la même heure tous les jours. Vous pouvez travailler à distance et dans d’autres circonstances. Il n’existe plus d’usine automobile sur l’île Seguin, peut-on être sûr qu’il y aura encore des tours de bureaux à La Défense dans 50 ans ? Où seront les emplois ? »

Puisque l’un des principes qui prévalent au projet métropolitain est la densification de la ville qui concourt à rapprocher l’emploi de l’habitat, on peut effectivement se poser la question de l’avenir de quartiers aussi monofonctionnels que celui de La Défense.

Agilité

On sait la difficulté que connaissent les grands ensembles dans la gestion de leurs espaces urbains, une gestion coûteuse et déficiente qui provoque souvent la nécessité d’un renouvellement. La dégradation de ces espaces a aussi pour effet une désertification des commerces et des services. L’un des enjeux de l’aménagement aujourd’hui est bel et bien d’assurer le service après-vente, de gérer après coup. « On se doit, dans le cadre de la création de nouveaux quartiers ou de nouveaux bâtiments de tenir les promesses faites en matière de mutualisation, de faire en sorte que les services fonctionnent après notre départ. Nous le prévoyons avec nos partenaires gestionnaires dans le cadre d’engagements juridiques », explique Nicolas Gravit, directeur d’Eiffage Aménagement.

Plus encore, et puisque de nouveaux usages émergent, il s’agit aussi, comme le note Caroline Pandraud, « de comprendre si les services mis en place correspondent bien aux attentes et de créer parfois une organisation à dessein. » Une veille en quelque sorte qui doit garantir la continuité des services et leur adaptation aux usages. C’est ainsi que l’on peut définir la ville « agile », celle qui interagit sans cesse avec ses citadins pour développer et renégocier des services urbains adaptés. Une illustration peut en être donnée à travers le nouvel aménagement de la place de la République à Paris. Après avoir porté une attention particulière aux usages de cette place pour la reconfigurer, les architectes de l’agence TVK ont créé en 2013 un blog collaboratif qui suit régulièrement ce qui s’y met en œuvre de manière ponctuelle ou plus durablement.

L’implication citoyenne peut être encore plus poussée, comme le raconte Nicolas Gravit : « Nous travaillons sur la construction de résidences intergénérationnelles : des immeubles où se côtoient les jeunes générations, les familles et les personnes âgées avec l’ambition d’y créer du lien social. Nous avons fait appel pour cela à une société qui met en œuvre un système d’accompagnement. Un local spécifique est créé dans l’immeuble pour des réunions, des activités, et une personne est chargée d’animer cette cohésion. Elle le fait durant deux à trois ans puis se retire petit à petit. Et nous avons remarqué que les habitants savaient ensuite prendre en main la gestion des services ainsi créés. »

Communauté

Dans ce cadre, la fonction des acteurs de la ville ne se borne plus à concevoir et construire des quartiers, mais aussi à imaginer et animer le vivre ensemble. « Nos cahiers des charges recensaient jusqu’à présent des considérations d’ordre technique plus que des questions de lien social, explique Astrid Poulain. Mais nous devons aussi accompagner les gens dans les nouveaux modes d’habiter, sur les questions énergétiques, sur la mutualisation des stationnements. Nous menons déjà des actions en ce sens en Seine-Saint-Denis, avec les citoyens et les associations, sur l’agriculture urbaine, sur le réemploi des matériaux pour créer du mobilier urbain et pour leur faire partager les projets futurs. »

Car il existe bien un risque à ce que le foisonnement des services numériques et des nouveaux usages ne provoque un hyper individualisme. « On peut choisir de construire son propre parcours de vie sur la base des ressources fournies par la ville, on peut choisir de commander son Uber plutôt que de prendre le métro, et de ne plus rien partager avec la collectivité. L’aménagement des territoires reste alors l’action qui permet de garantir les espaces du vivre ensemble et de se construire un avenir commun », conclut Caroline Pandraud.

Suite du Dossier<< L’aménagement réaménagé

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