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Celle qui regarde le réel en face pour mieux le changer

PORTRAIT. Nommée en septembre 2014 à la tête de l’Atelier international du Grand Paris (AIGP), Mireille Ferri analyse rigoureusement la réalité métropolitaine ; quitte à poser les questions qui fâchent. Et partage sa vision de « la dynamique des territoires ».

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« Pardonnez-moi, je suis un moulin à paroles », prévient d’emblée Mireille Ferri dans un sourire. Cette économiste, historienne et professeure en aménagement & urbanisme à la Sorbonne n’a pourtant pas à s’excuser : elle conjugue accent chaleureux et discours structuré, nature expansive et esprit visionnaire, humilité non feinte et audace intellectuelle. Nommée récemment à la tête de l’AIGP, Mireille Ferri possède une vision panoptique du Grand Paris mais regrette d’emblée son manque de lisibilité.

« Lever le couvercle des questions convenues »

« Le Grand Paris est une vaste constellation intellectuelle et politique difficile à comprendre. Pour les habitants, les acteurs… Même les élus ne s’y retrouvent plus ! Or ce besoin de comprendre ne peut être comblé sans poser les questions qui fâchent. Paradoxalement, l’excès de discours simplificateurs a amplifié les incompréhensions autour d’un sujet majeur ! »

Cela implique d’abord, comme elle le répète durant l’entretien, de « voir la réalité telle qu’elle est ». Même – et a fortiori – dans un monde qui change vite. « À cette condition, la politique peut changer les choses. Ce travail intellectuel obligatoire demande de l’humilité et du courage. La mission originelle des architectes spatialistes de l’AIGP est précisément de regarder un territoire dans sa réalité. Savez-vous par exemple pourquoi les populations les moins favorisées ont historiquement été installées dans le nord-est de Paris ? Parce que les vents de sud-ouest dominants y emportaient les fumées des usines ! La réalité est là : toute métropole cherche l’efficacité spatiale. Pourquoi dès lors « cacher ce sein que je ne saurais voir » », lâche tranquillement cette femme au caractère opiniâtre.

Des questions qui fâchent, elle en pose lors des conférences qu’organise régulièrement l’AIGP, où elle vient d’arriver.

AIGP : émulation, déception et nouvelles ambitions

Entre 2008 et 2010, 10 équipes (dont 4 internationales) parmi les cabinets d’architectes les plus prestigieux du monde, ont imaginé le Grand Pari/s de demain, sous le regard du Président de la République. « Dans un secteur ultra concurrentiel penser ensemble constituait un événement. L’objet de cette consultation était soumis à une interrogation magnifique : penser le monde nouveau. » Dans un contexte post Kyoto, mais sans limites physiques ou financières, sans compromis avec le réel, sans contraintes administratives…

« Cette transversalité et cette créativité conjuguées ont permis de produire des projets exceptionnels, rappelle Mireille Ferri. Mais l’issue n’a pas été à la hauteur de la promesse : alors que les équipes avaient perçu ce projet comme une sorte de concours, l’État ne s’en est pas emparé. Ces deux ans de travail se sont soldés par quelques projets distribués aux cabinets participants et une exposition pas forcément comprise par les habitants, faute de valorisation et d’éclairages suffisants. »

Malgré la déception, les équipes en sont sorties transformées, marquées par la conscience d’avoir vécu une aventure intellectuelle hors norme. « Cinq ans après, il faut relancer la belle mécanique ; redonner un projet à l’AIGP qui fourmille de talents. » C’est une des tâches qu’elle s’est assignée. Avec sa liberté de ton, elle pointe les faiblesses de l’actuelle gouvernance de la métropole pour répondre aux besoins réels.

Repères

Née le 22 mai 1959 à Toulon
1992 à 2004 : Conseillère régionale d’opposition dans les Pays de La Loire
1995 à 2001 : Conseillère municipale de Nantes, chargée de l’urbanisme, présidente de la commission du développement économique, de l’emploi, de l’aménagement et de l’environnement
2004 à 2014 : Vice-présidente du Conseil régional d’Ile-de-France, responsable de l’aménagement du territoire, de l’interrégional, de l’égalité territoriale et des contrats régionaux et ruraux. En charge de la réalisation du Schéma directeur régional d’Ile-de-France (SDRIF)
2004 à 2014 : Vice-présidente de la Fédération Nationale des Agences d’Urbanisme (FNAU)
En juillet 2008, elle est nommée membre du Comité de Pilotage de la consultation sur le Grand Paris « Le Grand Paris(s) de l’agglomération parisienne »
En octobre 2008, elle lance un dispositif régional inédit, les Nouveaux Quartiers Urbains, destinés à promouvoir, grâce à un dispositif d’appel à projets, une approche innovante dans la conception des éco-quartiers
Depuis octobre 2014 : Directrice générale de l’Atelier International du Grand Paris

Grand Paris et Conférence sur le climat

Dès la naissance du Grand Paris, les contradictions étaient multiples, entre les équipes de la Consultation Internationale, qui pensaient un urbanisme exigeant, et une loi Grand Paris, qui s’est résumée à un réseau de transport déconnecté de l’existant. Dialogue sulfureux avec la Région Île-de-France également : « là où je m’échinais, à la tête du SDRIF, dans un contexte post-Kyoto, de mailler, rendre meilleur l’existant, partager une vision solidaire. »

De la solidarité à la résistance il n’y a qu’un pas.

« La crise climatique et énergétique qui s’amorce nous oblige à renforcer la « robustesse » de notre territoire. Ce terme, co-construit avec Dominique Dron[1], signifie la nécessité de faire face à des mutations lourdes tout en conservant nos solidarités et nos capacités de production et de redistribution de richesses. Les coûts financiers, diplomatiques et énergétiques vont s’accumuler jusqu’à rendre insupportable leur amoncellement. Il faut s’attendre à des déstabilisations géopolitiques majeures. Pas seulement à cause de la crise du pétrole : l’accès à des matières premières essentielles, comme l’alimentation ou le fer, va être grandement perturbé. »

Mireille Ferri n’entend pas jouer les Cassandre. Elle voit dans le mouvement une chance de résilience pour les territoires. « Plus l’avenir est incertain, plus il y a nécessité de partager avec la population les enjeux du Grand Paris et du monde qui vient », estime-t-elle. La conférence sur le Climat, du 30 novembre au 15 décembre à Paris, devrait en être l’occasion. D’autant qu’elle se tiendra en quasi concomitance avec la naissance institutionnelle du Grand Paris.

« Nous avons devant nous un boulevard intellectuel pour faire réaliser le changement d’ère qui se profile, bâtir un récit objectif et lucide à propos du Grand Paris. Nous entrons dans le monde de demain, il faut lui donner corps ! » Une mission qui vient d’être assignée à l’AIGP par le Premier Ministre. « Nous allons recréer une exposition, qui devra cette fois être vue du plus grand nombre, se tenir hors de Paris et se monter en moins de six mois ! Cela sera difficile mais il est important que la sphère publique recommence à nous soutenir. »

Avec la même exigence chevillée au corps : partir du réel, révéler ce qui existe, tout en pariant sur le collectif.

« On n’a jamais raison tout seul. N’ayons pas peur d’apparaître comme des anti-héros. L’intelligence collective peut se passer d’homme providentiel ! L’AIGP doit être en convergence avec ce qui se fait ailleurs, prévient celle qui aspire à décompartimenter ; tout en connectant ce qui est existe et ce qui est à venir. »

Dans le schéma complexe que représente aujourd’hui le Grand Paris, l’AIGP peut jouer ce rôle de connecteur avec l’APUR, l’IAU, l’Etat et tous les acteurs publics et privés impliqués ; compléter ce qui se fait, en rendant le tout lisible et cohérent.

Parcours mouvementé et vision en dynamique

« Il est plus facile de prôner la continuité des traditions et des valeurs que de rechercher la progression. Je me vois plutôt du côté de ceux qui pensent que le changement radical n’est pas une option mais une certitude. Et qu’il faut l’anticiper pour avoir une chance de le gérer de façon humaniste. »

C’est ce qu’elle s’efforce dorénavant de faire à la tête de l’AIGP.

« Cette place exige de douter. Comme je ne suis pas certaine de ce que je vais dire, je dois le vérifier, construire une carte mentale en ne laissant rien dans l’ombre », explique-t-elle en montrant un schéma complexe ou les acteurs et interactions du Grand Paris ont été représentés.

« Cela implique aussi un certain squelette intellectuel. Je crois en la résilience. Comme l’individu, les territoires et les structures complexes peuvent avoir d’autres vies, sans jamais perdre la mémoire. Il n’y a pas de repère zéro. À l’instar du monde végétal, les sociétés humaines obéissent à des cycles. Je ne crois donc pas au grand soir et j’accepte que l’aléa soit inévitable. »

Selon Mireille Ferri, la pensée doit donc être dynamique pour être vertueuse. « Toute recherche de modèle stable serait une impasse voire un fourvoiement. Je suis imprégnée de la dynamique des milieux vivants, ça me donne une énergie d’enfer ! L’objectif est le chemin pas l’arrivée. », conclut cette femme qui croit en une chose : le mouvement.

 

Que fait l’AIGP?

L’AIGP est créé en février 2010, sous forme d’un groupement d’intérêt public, sur volonté du Président de la République. Objectif : donner suite à la consultation lancée par le Ministère de la Culture et de la communication, en 2008, sur « Le Grand Pari(s) de l’agglomération parisienne ».

Sa gouvernance a connu des évolutions successives. Depuis juin 2011, elle associe à parité l’Etat (Ministère de la Culture et de la communication, Ministère de l’Egalité des territoires, du logement et de la ruralité, Préfecture de Paris et d’Ile-de-France) et des collectivités territoriales (Ville de Paris, Région Île-de-France, syndicat Paris Métropole et Association des maires d’Île-de-France). 
C’est à cette date que Pierre Mansat, adjoint au Maire de Paris chargé de Paris Métropole et des relations avec les collectivités territoriales d’Île-de-France, a pris la présidence du conseil d’administration de l’AIGP.

Sa directrice générale, Mireille Ferri, dispose d’une équipe de 10 permanents. 
L’AIGP est doté d’un conseil scientifique composé actuellement de 14 équipes pluridisciplinaires d’architectes urbanistes.

Leurs missions :

– Poursuivre et approfondir les réflexions engagées par les équipes consultées lors de la consultation du «Grand Pari(s) de l’agglomération parisienne » dont les résultats ont été présentés à la Cité de l’architecture et du patrimoine en avril 2009 ;
– Réaliser ou faire réaliser toutes études, démarches, propositions, ayant pour but d’éclairer les choix relatifs à l’aménagement, à l’architecture et à l’urbanisme et travailler sur la dimension métropolitaine et innovantes des initiatives, projets et réalisations qui se situent dans la dynamique du Grand Paris et aux modalités de leurs transcription ;
– Faire partager au plus grand nombre les résultats de ces travaux pour permettre aux citoyens de mieux s’approprier les enjeux métropolitains.

Le GIP assure également la conduite de deux programmes spécifiques : Europan, un appel à idées ouvert aux jeunes créateurs européens sur les nouvelles pratiques de projet urbain et POPSU, une plate-forme d’observation des projets et stratégies urbaines de grandes villes françaises.

 

[1] Ingénieure générale des Mines. Responsable scientifique du Centre énergétique et procédés, Professeur, titulaire de la Chaire « nouvelles stratégies énergétiques »

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