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Celle qui accentue la musique

PORTRAIT. Chef d’orchestre et de chœur régulièrement programmée à la Philharmonie de Paris et sur de nombreuses scènes européennes, Laurence Equilbey investira en 2017 la Cité musicale de l’Ile Séguin. Rencontre avec une artiste-entrepreneuse formidablement inspirée et inspirante.

Laurence Equilbey - Grand Théâtre de Provence

Crédit : Agnès Mellon

Laurence Equilbey n’est pas de celles qui adorent parler d’elle. Pour rédiger son portrait, la rencontrer trente minutes sera donc incomplet. Il faut l’observer à la tête des différents ensembles musicaux qu’elle dirige. Admirer son élégante puissance, sa gestuelle habitée, sa bienveillante autorité. Remarquer son exigence artistique, sa culture assoiffée, sa rigueur germanique, sa pleine curiosité. L’écouter répondre aux interviews, choisir le mot précis et juste comme si c’était une note de concerto ; et envelopper mezza voce en un phrasé cadencé le rythme soutenu de sa pensée. Pour comprendre in fine pourquoi cette artiste aux abords réservés est reconnue en France et dans le monde entier.

Passion créative et directions d’ensembles musicaux

Le premier ensemble qu’elle a créé a plus de 20 ans : Accentus (7 salariés et 50 artistes membres) est un chœur de chambre professionnel et innovant, qui explore le répertoire a capella, la création contemporaine, l’oratorio[1] et l’opéra. Ce collectif aux mille et une couleurs vocales – d’aucuns le considèrent comme le meilleur de l’hexagone – collabore avec des orchestres prestigieux, participe à des productions lyriques en France et au-delà. « Tant mieux si avec Accentus, j’ai pu faire progresser la place des chœurs dans la musique », commente Laurence Equilbey modestement. Car oui, et cela va mieux en le disant, la voix est bien pour elle un instrument.

Résident à l’Opéra de Rouen Normandie, Accentus est associé à l’Orchestre de chambre de Paris et partenaire privilégié de la nouvelle Philharmonie. « Cet équipement emblématique des projets culturels du Grand Paris, ouvert depuis janvier 2015, est une réussite sur le plan acoustique. De plus, il accueille un public au-delà des frontières du périphérique », se réjouit-elle.

Conçue plus récemment avec le Conseil départemental des Hauts-de-Seine, Insula Orchestra est la « petite sœur » d’Accentus. Sa vocation ? La diffusion des répertoires classiques et préromantiques, avec des instruments d’époque. « L’Insula est une région du cerveau au milieu du cortex qui sert à transformer des sensations (des sons par exemple) en émotions. Le mot illustre nos racines latines et représente l’une de nos ambitions », expliquait-elle l’année dernière sur France Inter, à un Frédéric Mitterrand transi d’admiration. Que l’on soit d’ailleurs fin mélomane ou pas, les raisons d’admirer Laurence Equilbey ne manquent pas.

Il y a d’abord son regard à l’âme acérée, sa grâce féline, sa silhouette juvénile. Rue de Chabrol, dans une rue calme du 10ème arrondissement de Paris, elle a aménagé son bureau à son image : élégant et raffiné comme un décor de Claude Sautet. Avec, autour de son antre, l’effervescence d’une ruche de jeunes talents 100% acquise au projet.

Entre partitions et parcours d’obstacles

Laurence a grandi entre piano, flûte, guitare et voix. Douée pour les sciences, elle deviendra pourtant musicienne professionnelle. Pas si paradoxal finalement : Pythagore, il y a 2 500 ans, voyait déjà dans la musique, une réalisation mathématique.

Sur le plan artistique, impossible de citer tous ses « faits d’armes » : direction d’orchestres en France et en Europe (rarissime pour une femme), création d’entreprises, explorations musicales, innovations ad libitum. Artiste associée à l’Orchestre de chambre de Paris et au Grand Théâtre de Provence, directrice artistique et pédagogique du département supérieur pour jeunes chanteurs du Conservatoire Régional de Paris, elle est régulièrement invitée à diriger des orchestres français et internationaux, dans le répertoire symphonique ou l’oratorio.

De son parcours, la chef révèle deux aspirations transversales : faire bouger les lignes musicales et améliorer la place de la femme dans la culture. Double mouvement qu’elle s’efforce d’impulser dans les structures musicales où elle collabore.

Repères

1962 : Naissance à Paris.
1964 : Installation en Allemagne.
1966 : Début de son apprentissage musical dans le chœur de Fribourg en Brisgau.
1973 : De retour à Paris, étudie le piano, la guitare et la flûte traversière.
1980 : Etudes de musicologie à la Sorbonne et Conservatoire national supérieur de musique de Paris.
1986 : à Vienne, elle intègre le Conservatoire et chœur Arnold Schönberg.
1991 : Création d’Accentus, chœur de chambre professionnel.
1995 : Création du Département au CRR de Paris pour former les jeunes chanteurs.
2012 : Création d’Insula Orchestra, orchestre sur instruments d’époque.
2017 : Installation d’Insula Orchestra à la Cité musicale de l’Ile Seguin.
Distinctions : Victoires de la musique classique (2002, 2005,2008) ; Chevalier de la Légion d’honneur (2008) ; Officier de l’Ordre national du Mérite (2011) ; Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres (2012).

« Où sont les femmes »[2] ?

Aujourd’hui admirée et très respectée, la vie ne fut pas un long fleuve tranquille pour la musicienne Equilbey. Elle-même a subi des préjugés comparables à cette stupéfiante envolée d’Herbert Von Karajan, estimant que « la place des femmes est en cuisine, non en orchestre. »

« Certes, le machisme semble s’estomper avec les générations mais les statistiques restent implacables. Si elles représentent de plus en plus d’élèves en direction d’orchestre, seuls 4% des chefs programmés sont des femmes », regrette-t-elle. Les femmes dirigeraient-elles mieux ou différemment des hommes ? « Ne comptez pas sur moi pour entrer dans la question du genre. Homme ou femme, on dirige avec son corps. Fluet ou athlétique, alerte ou en fauteuil roulant ! » À la voir oeuvrer, habitée comme une danseuse de flamenco ou une cavalière émérite, on comprend ce que Laurence Equilbey entend par « engagement physique ».

Elle a donc piano et sano, fait sa place dans ce milieu réputé très conservateur, « peut-être l’un des plus fermé aux femmes qui soit. » Comment a-t-elle donc fait ? « Avec une vision, du tempérament, de l’opiniâtreté. Et puis malgré les doutes permanents, il faut être son premier fan, se sentir pleinement légitime et conserver une bonne estime de soi », complète-t-elle en souriant.

Ouverture, voyages et baguette magique

En observant ses mouvements, derrière son pupitre de chef ou depuis le fauteuil d’où elle vous observe intensément poser vos questions, on devine que Laurence Equilbey déteste les carcans. Ce qu’elle confirme aisément : « Je n’apprécie pas l’entre soi, ce plafond de verre qui enferme trop souvent l’opéra par exemple. J’aime que la mixité apporte sa flamme. »

Ainsi, si la création d’Accentus répondait initialement à sa volonté de mettre en musique les psaumes de Schoenberg, elle a exploré depuis nombre de répertoires : le romantique, son domaine de prédilection, mais aussi le contemporain, le baroque et le siècle des Lumières ; une période qui la fascine musicalement, culturellement et politiquement. Récemment, elle s’est même énormément amusée à marier électro et musique classique. D’un coup de baguette magique. Des recherches qui répondent à sa quête incessante de nouvelles sonorités, de nouvelles harmonies…

De ces voyages à « Vienne la musicale » ou « Stockholm la chanteuse » (elle collabora longtemps avec Eric Ericson, chef de chœur suédois qui l’a beaucoup inspirée), elle revient à Paris toujours nourrie. Toujours en quête d’équilibre aussi : le lien avec la racine de son patronyme parait un peu facile mais il s’impose. « Je voulais un chœur avec Accentus et un orchestre sur instruments d’époque avec Insula. Entre direction et créations de projet, je suis en rééquilibrage permanent. » Le tout dans un esprit le plus ouvert qui soit : « Parfois, nous travaillons sur des projets de niche. Mais souvent nous nous efforçons d’élargir l’accès à la musique aux jeunes ou des publics empêchés. Car j’aime les publics ! ». École, hôpitaux ou même les centres commerciaux comme Les Quatre Temps de La Défense où elle invitait en 2014 les passants médusés à venir tenir la baguette…

Avec Laurence Equilbey, le champ des possibles parait illimité.

Symphonie de projets

« J’aime les problématiques complexes et les défis. » On ne citera donc pas toutes les actualités de Laurence Equilbey tant il y en a, en France comme à l’étranger ; notamment à Cardiff, Francfort ou Copenhague, en tant que chef invitée.

Côté Accentus, noter la création de l’opéra Seven Stones pour le Festival d’Aix-en-Provence en juillet 2016. Chez Insula, mentionnons le 18 septembre la sortie chez Deutsche Grammophon d’Orfeo ed Euridice, accompagnée d’une web-série décalée, où l’on suit le jeune Lorenzo, fan de musique classique à travers un journal de bord truffé d’humour et d’enthousiasme. Car la chef d’orchestre est aussi une communicante avertie, qui capitalise sur les opportunités artistiques offertes par le numérique. Outre son propre site Internet, elle détient un compte Facebook, Twitter et a adoré participer à cette web serie.

« J’aime écrire, architecturer la dramaturgie. J’aurais adoré être scénariste ; sans doute l’influence du rythme. Il faut des défis, ne pas avoir de certitudes », observe-t-elle avec franchise.

Autre projet qui lui tient à cœur : l’accueil en résidence d’Insula orchestra à la future Cité musicale de l’Île Séguin, en lien avec le Conseil départemental des Hauts-de-Seine. « Je ne crois pas aux lieux médiocres pour la musique. Elle nécessite des lieux d’exception acoustiquement, comme un écrin. C’est une fête globale qui nécessite une esthétique choisie. Dès lors, le répertoire classique pourra toujours accueillir un public plus large. A condition de penser aux transports ! »

Il y aura aussi bien sûr, dans les mois et années qui viennent, ses retours à Vienne, comme une madeleine de Proust qu’elle regoûte le plus souvent possible pour nourrir ses inspirations. « Je suis passionnée d’arts plastiques, de scènes, de musées ; domaines sur lesquels la capitale autrichienne a beaucoup évolué ; j’ai ce besoin constant d’alimenter ma pensée. »

Entre intimité et exposition publique, classique et modernité, voix et instrument, silences et envolées, eau et feu, Laurence Equilbey parait l’incarnation rêvée d’une chef d’orchestre au féminin. Que l’on souhaite suivie par de nombreuses autres, dans la musique et tous les arts. Peut-être l’un des plus grands paris pour la culture du Grand Paris.

 

 

[1] œuvre lyrique dramatique, formellement proche de la cantate et de l’opéra, sans mise en scène, costumes, ni décors. Généralement composé pour voix solistes, chœur et orchestre symphonique, avec parfois un narrateur, son sujet est le plus souvent religieux mais peut aussi être profane.

[2] Notamment soutenue par Laurence Equilbey, cette initiative lancée en 2014 par la Sacd, vise à valoriser la place des femmes dans la programmation et dans les postes à responsabilité des institutions culturelles afin que la parité et la diversité progressent.

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