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Camille : « Écouter les citoyens avant de développer de grands projets inutiles »

INTERVIEW. Le 10 juillet paraitra la troisième édition du Petit livre noir des grands projets inutiles. Signé dans sa première édition par des rédacteurs mobilisés localement contre divers projets (aéroports, lignes TGV, autoroutes, centres commerciaux…), il est devenu l’œuvre d’un collectif, non clandestin, dénommé « Camille ». « Camille », c’est par exemple Stéphen Kerckhove, par ailleurs délégué général d’Agir pour l’environnement, qui nous répond.

Livre noir des grands projets inutiles

Qu’est-ce pour vous qu’un « grand projet inutile » ?

Sans avoir la prétention de répondre définitivement à la question de savoir ce qu’est un grand projet inutile et imposé, le livre essaie d’y réfléchir. En s’intéressant aux termes un par un, on a déjà des éléments de réponse. « Grand », parce que c’est l’arbre qui cache la forêt… Pour un Notre-Dame des Landes, on a des dizaines et des dizaines de surfaces commerciales, de zones industrielles, de ronds points, de parkings qui eux, n’ont pas les honneurs de la presse. Ces « Projets inutiles » vont tous avoir un impact sur les consommations de terres, d’énergies, et induire un rejet de gaz à effet de serre. Il faudrait d’ailleurs qu’il y ait un « Petit livre noir des petits projets inutiles » ! Enfin, « imposé », parce qu’un certain nombre d’élus utilisent les outils démocratiques d’une manière réductrice, qui n’amène qu’à une seule conclusion : celle de construire le grand projet. Cela créé de la défiance chez les citoyens qui s’impliquent dans ces processus démocratiques et découvrent à leur issue que la question était biaisée et la réponse déjà écrite.

Un grand projet inutile est donc systématiquement contesté ?

Non, c’est tout le paradoxe. Il peut y avoir de grands projets inutiles qui ne sont pas imposés parce que les acteurs sur le terrain ne sont pas mobilisés. Il n’en reste pas moins qu’ils ont un impact sur les écosystèmes et devraient l’être. Nous abordons les grands projets inutiles par l’angle des acteurs sur le terrain qui sont prêts à nous écrire un article. Donc, notre livre, et nous le disons bien, rassemble quelques exemples sans être un catalogue exhaustif de tous les projets inutiles. Dans la nouvelle édition, nous évoquons deux projets de fermes-usines. Nous savons très bien qu’il y en a beaucoup plus que cela en France aujourd’hui.

Pourtant, on peut avoir le sentiment que la contestation de ces projets n’a jamais été aussi forte…

Oui, même si cela relève plutôt du syndrome Nimby (Not In My Back Yard – pas dans mon jardin). Mais pour nous, ce n’est pas quelque chose de « sale ». Je n’ai rien à redire sur le fait que des individus se mobilisent pour protéger leur environnement proche ! D’autant que, ce que l’on constate, c’est que les gens viennent à une lutte par le petit bout de la lorgnette du Nimby et découvrent alors que la problématique est beaucoup plus large. Quand on « salope » un morceau de territoire, c’est qu’on a aussi une vision de la société qui néglige l’écosystème, le dérèglement climatique et la fin des ressources pétrolières, par exemple…

Bien sûr, il faut éviter l’écueil de croire que l’on est en train d’inventer quelque chose, alors que l’on ne fait que réinventer l’eau chaude. Sans sombrer dans le mimétisme, des luttes comme Plogoff, Superphénix ou le Larzac ont quand même aussi été de grands moments de contestation contre ce qui ne s’appelait pas encore de grands projets inutiles. Il y a des similitudes, même si le mode d’action, le mode opératoire et leur multiplicité font que cette contestation a pris une nouvelle dimension. Elle n’est plus cantonnée à un seul lieu : dans des dizaine de communes, aujourd’hui, les élus sont aux prises avec des citoyens qui ne veulent plus être réduits au simple rang d’électeurs. Mais, c’est vrai qu’on ne sait pas encore si cette remise en cause est profonde. Reste qu’il y a une demande de proximité et de vrais signaux. Il serait intéressant de les écouter avant de développer de grands projets inutiles.

Dans le livre, outre une analyse, vous donnez souvent des pistes alternatives à chaque grand projet inutile pointé. Quels pourraient être leurs points communs ?

Sans faire de langue de bois ou chercher d’échappatoire, je ne veux pas faire les mêmes erreurs et du haut de nos certitudes, imposer comme la voie à suivre des projets qui seraient potentiellement à 180°. Pour nous, la transition, c’est d’abord le chemin d’individus qui se réapproprient leur quotidien en dessinant les contours de projets nécessairement plus territorialisés et démocratiques. Aujourd’hui, on commence par le Nimby, puis on conteste globalement, et enfin, on construit localement. Il y a donc des milliers d’initiatives qui passent par les AMAP, l’énergie partagée, les monnaies complémentaires… Elles montrent toutes une envie de reprendre la main. Espérons que tout cela ne se transforme pas en niche, un peu comme cela s’est produit avec l’agriculture biologique. Le système peut très bien réussir à articuler grands projets inutiles imposés et petits projets utiles à la société, sans que ces derniers n’arrivent pour autant à remettre en cause les premiers.

Dans votre introduction très critique, vous semblez mettre les pyramides d’Égypte, le Château de Versailles, sur le même plans que les centres commerciaux, les lignes LGV, les aéroports et autres incinérateurs… Les pharaons, les rois de France n’ont-ils pas eux aussi fait bâtir des routes ? Un stade de football ne peut-il pas être dans quelques siècles, un objet architectural témoignant de notre époque autant qu’une pyramide ?

Évidemment, je ne mets pas sur le même plan architectural une ferme usine et une pyramide d’Égypte. Par contre, on y trouve la même logique centralisatrice, la même logique de projets somptuaires dont la vocation serait de libérer le bas peuple par sa grandiloquence. Il y a quand même quelque chose qui relève de la mégalomanie… Le Viaduc de Millau, à l’époque, était considéré comme un ouvrage d’art. Aujourd’hui encore, d’ailleurs. Il y a toujours, derrière ces grands projets, l’idée d’en mettre plein la vue.

On le dit dans le livre, ces élus qui ont du mal à marquer l’histoire avec la politique menée vont essayer de rester dans les livres en mettant une petite plaque à leur nom à l’occasion de l’inauguration d’un grand projet inutile. Nous avons les pharaons de notre époque… C’est ce que nous souhaitons dire. Le Château de Versailles n’est pas une ligne LGV, mais pour moi, la différence est surtout culturelle. Ce qu’on bâtissait au temps de Louis XIV n’est pas ce que l’on construit au 21ème siècle, mais les automatismes restent globalement les mêmes. C’est à dire : nous allons apporter à cette belle province le pouvoir central, en l’incarnant dans des projets dont la demande ne vient pas des citoyens. On a beau parler de décentralisation, on la fait en multipliant les centralisations régionales. C’est un beau début, mais plutôt que de partir du sommet vers la base, cela serait peut-être bien, alors qu’on parle de démocratie participative, de faire l’inverse.

Dans cette nouvelle édition, on trouve au fil des pages Europa City, la Tour Triangle et l’extension de Roland Garros. Mais, finalement, c’est très peu au regard du Grand Paris en chantier… Le Grand Paris serait-il un grand projet utile ?

Nous considérons effectivement tous ces projets, un à un, comme inutiles. Europa City par exemple, participe à cette bulle financière qui amène chaque industriel, chaque grande surface, à se dire que « son » projet va être rentable. On sait qu’il ne va pas y avoir assez de consommateurs pour assurer la rentabilité économique de tous. J’ai du mal à comprendre pourquoi, sur des projets de cette ampleur, avec des investissements aussi importants, il n’y a pas un minimum de régulation et de visibilité à 10, 20 et 30 ans. Cette concurrence entre grandes surfaces va forcément faire des morts.

Donc, est-ce que l’État laisse faire ça ? Est-ce que la région et l’État financent des infrastructures de transport pour amener le client dans des zones concentrées, ou investissent plutôt dans des projets décentralisés ? Sans parler du gouffre énergétique que cela représente… Certains considèrent que le Grand Paris en tant que tel est un projet inutile. Nous, nous n’avons pas eu la compétence technique pour l’analyser. Mais à l’évidence, une fois encore, au regard de la dette publique et du discours anxiogène sur cette dernière, quand on injecte plusieurs dizaines de milliards dans des infrastructures de transport, on se dit que ce qu’on investit dans ces infrastructures franciliennes, on aura du mal à les investir dans la mobilité du quotidien ou dans le fret ferroviaire. Nous sommes un peu circonspects.

Le petit livre noir des grands projets inutiles, de Camille, 96 pages, à paraître le 10 juillet 2015 aux éditions Le Passager Clandestin (www.lepassagerclandestin.fr), 7€.

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